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Entretien avec le Pr Laurent Bado, homme politique burkinabé, constitutionaliste et enseignant à l’Université de Ouagadougou

« La transition actuelle au Niger est une occasion pour remettre le pays sur les rails démocratiques de façon durable »

vendredi 2 avril 2010 par Souleymane Maâzou

En marge de la journée de réflexion organisée par le barreau sur le thème : “Crises politiques et interventions de l’armée en Afrique : cas du Niger ; quelles perspectives pour l’avenir”, nous nous sommes entretenus avec le professeur Laurent Bado...

Qu’est ce qui explique la récurrence des coups d’Etat en Afrique ?

C’est parce qu’il n y a pas une véritable démocratie dans les Etats africains. Presque dans beaucoup de pays, c’est une pseudo démocratie. Dès lors que cette démocratie est fausse, il y aura toujours des coups d’Etats. En plus dans ces pays, vous avez toujours un pouvoir qui s’imagine vraiment représenter le peuple, s’identifie au peuple, alors que dans le fond c’est faux. Ce pouvoir n’agit que pour ses propres intérêts. De l’autre côté, il y a le peuple qui est laissé dans la misère et la souffrance. Et en face, vous avez une armée qui est vraiment l’image de la nation où tous les groupes, toutes les couches, toutes les classes, toutes les régions et toutes les ethnies se retrouvent. Avec cette position confortable, dès que ça ne va pas, l’armée intervient pour déposer le régime et remettre le compteur à zéro. Le non respect de la légalité est aussi une des causes multiples des coups d’Etat en Afrique. La plupart des chefs d’Etat qui viennent au pouvoir violent la Constitution et la loi électorale par les fraudes, et par l’achat des consciences. Comment voulez vous qu’après qu’il n’y ait pas de coup d’Etat... C’est sur des bases fausses que la plupart de ces régimes se sont installés. Pire, une fois au pouvoir, nos chefs d’Etat gèrent le pays patrimonialement. On ne voit que sa famille, sa région et son clan. Vous voyez tout ça est révoltant. Tant que tous ces maux ne vont pas disparaître, il y aura toujours de coup d’Etat en Afrique. En plus nos chefs d’Etat ne sont pas sérieux, ils ne sont pas dignes, ils ne viennent pas pour servir le Peuple, mais pour se servir. Voila pourquoi on assiste à des remises en cause par l’armée des régimes soit disant démocratiques en Afrique.

Depuis le discours de la Baule en 1990, la France accepte certains coups d’Etat et condamne d’autres. Comment expliquez-vous cela ?

Je n’ai pas besoin de critiquer la France. Il faut tout simplement se dire que ce pays n’a pas d’amis. Seuls ses intérêts comptent. Le Général De Gaulle l’a clairement dit. En réalité lorsqu’un pays est riche avec un sous-sol alléchant, et que celui qui fait un coup d’Etat n’est pas contre les intérêts de la France, cette dernière se tait. Dans le cas contraire, les condamnations suivent aussitôt. Lorsque Nicolas Sarkozy a pris le pouvoir, j’ai applaudi quand il avait dit : la Françafrique c’est fini ! Très vite, je me suis rendu compte qu’il a parlé, mais dans ses actes, il est en train d’agir exactement comme ses prédécesseurs. C’est vraiment malheureux et pitoyable.

De 1960 à aujourd’hui, le Niger a connu quatre coups d’Etat dont trois sous l’ère démocratique. Quel commentaire cela vous inspire ?

Dans les détails je ne pourrais pas, car Il faut vivre les choses de l’intérieur pour mieux les appréhender. Cependant il est évident qu’il y a des géo-problèmes que les Nigériens n’ont jamais eu le courage de regarder en face. Quand il y a un problème dans une nation, il faut avoir le courage de s’asseoir et trouver des solutions. Je pense que la situation à l’heure actuelle peut être très favorable pour le Niger. Ce pays a connu une très grande instabilité politique, mais il peut bientôt arrivée à un rang très enviable. Avec toutes les instabilités qu’il a connues, c’est une occasion en or qui se présente aujourd’hui pour sortir la tête de l’eau et se placer sur la ligne des pays démocratiques comme le Ghana. Maintenant, la classe politique nigérienne doit cesser d’être égoïste. Il doit réfléchir et raisonner en fonction des intérêts du peuple et non de l’intérêt personnel. Cet intérêt général doit primer. Il faut léguer à la génération future un bon héritage politique. C’est vraiment une occasion à saisir pour remettre ce pays sur les rails démocratiques et de façon durable. Vous savez le chirurgien c’est avec un couteau qu’on appelle bistouri qu’il déchire son patient. Le fait qu’il le déchire avec son couteau, ne veut pas dire que c’est de la méchanceté. C’est tout simplement pour enlever quelque chose de mauvais dans le corps de son patient. S’il n’enlève pas cette chose le patient peut mourir. A l’heure actuelle, l’armée au pouvoir est le chirurgien. Elle aura un couteau. Elle doit être assistée de tout le monde pour que l’opération réussisse. Si le Niger sort guéri de cette opération, c’est partie pour de bon.

Chose rare, beaucoup de défenseurs de Droits de l’Homme ont applaudi le coup d’Etat intervenu au Niger. Votre avis.

Moi-même en 2008, j’avais fait un article publié dans la presse burkinabé intitulé, ‘’ vive les coups d’Etat moralisateurs ’’. S’il y a eu un coup d’Etat contre Hitler, on aurait évité à toute l’humanité entière la seconde guerre mondiale. Si on a fait un coup d’Etat à Bokassa durant sa folie de pouvoir, j’allais dire que c’était bien. En principe l’armée ne doit pas faire de coup d’Etat. Mais si l’armée voit que le peuple croupit sous le joug de quelqu’un qui ne veut rien entendre, rien comprendre, elle ne peut pas regarder sans rien faire. Il faut qu’elle délivre le peuple de la souffrance, remette la machine à l’endroit, et après elle se retire. Ceux qui ont fait le coup d’Etat au Niger je suis d’accord avec eux. La preuve c’est n’est pas seulement au Niger qu’un coup d’Etat a été applaudi par le peuple.

Certaines personnes disent que les coups d’Etat dans nos Etats découlent des Constitutions inadaptées à la réalité africaine. Qu’en pensez-vous ?

Le problème ne se trouve pas au niveau des Constitutions. La plus belle et vieille Constitution au monde est seule de l’Angleterre. Elle est courte et n’est pas écrite. Elle est verbale. Elle n’a que quelques règles. Et elle s’adapte à toutes les situations. Ce n’est pas les écritures qui comptent. Si vous avez de vrais hommes politiques, même avec une mauvaise Constitution, on peut faire des progrès démocratiques et économiques. Mais même avec une très belle Constitution, si vous avez de mauvais hommes politiques, le résultat sera toujours mauvais. Donc n’insistez pas sur les écritures. Cherchez plutôt à avoir une classe politique responsable.


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