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Entretien avec Demba Moussa Dembele au FSM 2011

« Nous devons déconstruire le système capitaliste… »

lundi 28 février 2011 par H B Tcherno

Dakar a accueilli du 6 au 11 Février dernier, la 11ème édition du forum social mondial placé sous le thème : « crises des systèmes et des civilisations ». Au sortir de cette édition qui s’est déroulé dans un contexte très difficile, notre collègue a discuté à bâtons rompus avec Demba Moussa Dembele, Coordinateur de la Commission Contenu de l’édition 2011 du FSM, Directeur du Forum Africain des Alternatives.

Après un détour par le Brésil, le FSM est revenu en Afrique. Qu’est ce que l’édition de Dakar met en avant ?

Rappelez-vous dans la note conceptuelle de présentation, nous avons indiqué que le forum va se dérouler dans un contexte mondial caractérisé par une profonde crise du système capitaliste. Cette crise n’est pas seulement économique, ni politique, elle est aussi et surtout une profonde crise idéologique, c’est-à-dire que, toutes les valeurs liées au capitalisme comme les notions de démocratie, des droits humains, des systèmes politiques sont aujourd’hui remises en cause. Le problème du changement climatique, c’est d’une certaine manière l’illustration au plus haut degré de la constatation que ce système ne peut plus être viable pour l’humanité. A partir de ce moment, il n’a plus de légitimité. Pour cette raison, nous disons qu’il s’agit d’une crise de civilisation.

Au cours de ce FSM, il a été beaucoup question de cette crise de civilisation, parce que la civilisation dominante actuelle, c’est celle du capitalisme né au XVème siècle. Cela implique que nous devons approfondir la critique des valeurs du capitalisme, et en même temps nous devons proposer des alternatives. Ces alternatives sont liées au contenu que nous mettons dans des concepts de Démocratie, des Droits Humains, de Justice, et dans d’autres concepts qui jusqu’à présent ont un contenu lié à la vision que le système capitaliste avait du monde. Face à ces valeurs, nous proposons une autre vision du monde, d’autres types de relations entre les peuples du Sud, mais également entre les pays du Sud et du Nord. C’est cela qui fonde notre analyse que la crise du capitalisme égale crise de civilisations.

Quel bilan faites-vous de cette édition ?

L’édition de Dakar représente une grande étape pour le FSM, mais surtout pour le mouvement social africain. La mobilisation a été d’une ampleur exceptionnelle de l’avis de tout le monde. La marée humaine qui a défilé dans les rues de Dakar a impressionné chacun de nous. Pendant toute la durée du forum, la circulation était difficile à régler sur le campus universitaire Cheick Anta Diop qui accueille l’événement en raison des milliers de personnes qui déambulent à la recherche des sites des activités. A coté de cette forte mobilisation, j’ai constaté un enthousiasme extraordinaire des participants notamment africains qui sont venus par caravanes en traversant plusieurs pays. A chaque étape, ils ont organisé des manifestations au cours desquelles, ils ont expliqué l’intérêt du FSM. Ces caravaniers ont ajouté un caractère exceptionnel au forum.

Le forum représente également une étape importante dans le mouvement social mondial et africain par la qualité des débats. L’un de nos objectifs était de réunir un certain nombre d’intellectuels des pays du Sud (Afrique, Asie, Amérique latine, Caraïbes) pour débattre des grands défis qui se posent au Sud mais également au reste du monde. Je peux dire que nous avons pleinement réussi en regroupant autour du Professeur Samir Amin, une palette d’intellectuels venant des continents cités précédemment. Pendant quatre jours, ils ont passé en revue les questions relatives à l’agriculture, à la terre, à la souveraineté alimentaire, à la sécurité des pays du Sud, à l’industrialisation, à l’intégration, à la gouvernance mondiale… Leurs échanges feront l’objet d’un rapport qui sera produit sous la supervision du Forum du Tiers Monde dirigé par le Pr Samir Amin. Dans les ateliers, il y a eu des débats de très haute facture sur les mêmes questions. Ceci pour dire que les mouvements sociaux ont été à la hauteur des enjeux du FSM. A côté de tout cela, nous avons eu deux grandes conférences au cours desquelles nous avons eu à débattre avec des décideurs politiques. La première conférence qui a traité de l’Afrique dans la géopolitique mondiale a vu la participation des présidents Lula Da Silva et d’Abdoulaye Wade. La deuxième conférence qui s’est penchée sur l’Afrique dans les relations Sud Sud a enregistré la présence d’autres figures politiques. Ceci pour noter que les contenus politique, idéologique, intellectuel de cette édition ont été de réels succès. En dépit des problèmes d’ordre logistique, ce forum a été une réussite.

L’Afrique, le contient qui abrite le forum regorge de ressources naturelles, mais reste pauvre. Qu’est ce qui explique ce paradoxe ?

Le paradoxe en Afrique, c’est le continent le plus vaste, le plus riche en ressources naturelles, celui qui a toutes les ressources nécessaires pour être prospère. Malheureusement, c’est l’inverse. A côté de cette richesse, nous constatons une pauvreté abjecte. Pourquoi ? Je pense qu’il y a trois raisons fondamentales : la première, c’est l’héritage de la colonisation et de l’esclavage. Pendant des siècles, on a d’abord détruit nos sociétés africaines avec la traite négrière. Ensuite, durant la colonisation, les occupants ont détruit nos sociétés en coupant le fil conducteur entre l’Afrique d’hier, d’aujourd’hui et celle de demain. Il y a eu un lavage de cerveau extraordinaire de la part des pays occidentaux vis-à-vis des africains dont nous portons aujourd’hui encore les séquelles. Je le dis parce que beaucoup des leaders africains croient plus à ce que leur disent les institutions contrôlées par les puissances dominantes. Ils croient plus aux promesses que leur font les pays occidentaux qu’à celles de leurs propres peuples. La deuxième raison tient au pillage de nos ressources qui a duré des siècles, et qui continue sous d’autres formes ; si bien que nos matières premières sont vendues à vil prix, et nous reviennent sous forme de produits transformés dont le prix est beaucoup plus élevé que celui auquel nous avons vendus nos matières premières. En exportant nos matières premières, nous ne créons pas de la valeur ajoutée. Ce manque de création de la valeur ajoutée fait que nous ne produisons pas d’emplois pour les Africains. Ceci explique un peu le phénomène de l’immigration. La troisième raison, c’est le leadership africain. Aujourd’hui, ils parlent des Etats Unis d’Afrique, d’Union Africaine ; alors que beaucoup n’y croient pas. Nous avons perdu il y a 50 ans la vision qu’avait N’Nkrumah et certains de ses pairs de l’union tout de suite. C’est cette unité qui pourrait nous sauver, mais malheureusement, il ya des « présidents » qui ont voulu avoir leurs propres drapeaux, leurs propres hymnes, faire leurs propres expériences, mais sous le contrôle de l’ancienne puissance coloniale. Je parle plus particulièrement de l’Afrique dite francophone. Aujourd’hui, la plupart des pays d’Afrique francophone sont encore dominés par la France. Regardez la crise en Côte d’Ivoire qui sert de prétexte à Sarkozy pour donner un ultimatum au président d’un autre pays. On peut être pour ou contre Gbagbo, mais je crois que c’est inadmissible qu’un président français donne un ultimatum à un président africain. C’est la traduction de l’arrogance, du despotisme des puissances vis-à-vis de nos pays. Je dis aussi que c’est la faute de nos dirigeants parce qu’ils ne se font pas respectés. Un dirigeant ne peut se faire respecter que s’il respecte son peuple.

Dans le drame que vit le continent, on pointe souvent la responsabilité des pays du Nord. D’aucuns disent que cela tend à éluder notre propre responsabilité. Qu’en pensez-vous ?

Quand je parlais de la responsabilité des dirigeants, mon intention était de mettre l’accent sur nos propres responsabilités. J’ai parlé des trois facteurs : historique, politique et la responsabilité des africains. Cela va de soi. En parlant des dirigeants qui prêtent allégeance aux pays du Nord et aux institutions financières internationales au détriment de leurs peuples, je mets l’accent sur la responsabilité de nos gouvernants. Vous savez, il y a une certaine idéologie aujourd’hui véhiculée par l’Occident qui veut nous faire croire que 50 ans de pseudo indépendance peut faire effacer 300 ans de destruction, de meurtre, de pillage de l’Afrique. C’est une idée inacceptable. Mais, il y a des africains qui se laissent aller à ce discours, en disant c’est plus de notre responsabilité. A mon avis, on ne peut comparer 50 ans de pseudo indépendance avec 300 ans de douleurs atroces. Aujourd’hui, encore, les bases militaires françaises sont installées dans beaucoup de pays, nous continuons à utiliser le Franc CFA qui n’est pas notre monnaie. Au regard de cette situation, il est trop facile de parler de la responsabilité des africains. Ceux qui acceptent cela ont subi un lavage de cerveau. Cela dit, nous ne fermons pas les yeux sur nos propres responsabilités. D’ailleurs, notre combat n’est pas seulement un combat contre les anciennes puissances coloniales et les institutions sous leur contrôle. C’est aussi un combat interne contre des dirigeants corrompus qui prêtent allégeance à des forces extérieures, qui se soucient très peu du bien-être de leurs populations. Au Sénégal, si nous combattons Wade, c’est d’abord parce que les politiques qu’il mène vont à l’encontre des intérêts du peuple sénégalais ; et que nous notre conception de la démocratie est différente de la sienne d’autant qu’il rêve de se faire remplacer par son fils Karim.

Dans le même temps, nous n’oublions pas comment la France essaye toujours de contrôler le Sénégal aux plans politique, économique. Il faut que les gens comprennent que le système impérialiste est une réalité. Voyez ce qui se trame en Côte d’Ivoire. Tous les pays du Nord unis dans des sanctions multiformes contre la Côte d’Ivoire. Ils prennent des représailles contre Gbagbo pour soutenir un individu. S’ils mettent ce type au pouvoir, il ne peut rien leur refuser, il fera tout ce qu’ils demanderont. Je pense que ceux qui ont massacré Patrice Lumumba, ont fait assassiner Thomas Sankara sont disqualifiés pour se poser en donneurs de leçons. Il faut que les africains soient lucides, qu’ils sachent que ce système que nous dénonçons est plus pervers, plus cynique et plus despotique que jamais.

Au cours de ce forum, on a beaucoup débattu de la question des ressources naturelles. Y’a-t-il des propositions pour conjurer la malédiction de ces ressources ?

Dans mes écrits, mes interventions publiques, je dis que l’Afrique doit avoir un contrôle total sur ces ressources naturelles, ses terres, ses mers, ses mines, etc. Je suis un partisan inconditionnel de l’annulation des privatisations imposées par le FMI, la BM, les pays du Nord. Au nom de ces privatisations, on nous a spoliés de nos ressources sous prétexte d’attirer des capitaux privés. Il faut que l’Afrique reprenne le contrôle sur ses ressources en ayant une stratégie qui consiste d’une part à exporter une partie de ses richesses à des prix rémunérateurs et d’autre part à transformer sur place la plus grande partie de manière à créer de la valeur ajoutée et des emplois. Le combat qui vaille doit mettre l’accent sur cette politique. Ces ressources doivent être utilisées au profit exclusif des populations africaines. Ce combat contre l’accaparement des terres, contre les privatisations, nous devons le mener quotidiennement au niveau des dirigeants politiques du continent. L’exemple de l’Amérique Latine nous montre la voie à suivre avec des pays comme le Venezuela, la Bolivie qui reprennent le contrôle de leurs ressources. Le temps est venu de revoir les contrats pour ne garder que ceux qui ne nous lèsent pas. Nos ressources doivent être exploitées au bénéfice de nos peuples.

L’Afrique de l’Ouest fait face à une récurrence des crises alimentaires. Pensez-vous que les questions débattues au cours de ce forum ont un impact quelconque sur le panier de la ménagère ?

Dans cette région, nous avons un réseau extrêmement puissant de paysans et d’agriculteurs. Il s’agit du ROPPA. Si les dirigeants africains ont l’humilité pour écouter les membres de ce réseau, ils seront non seulement capables de nourrir toute notre sous région, mais d’exporter vers des pays en dehors de cette zone géographique. Il est heureux de constater une évolution du discours au niveau des dirigeants politiques qui parlent de plus en plus de souveraineté alimentaire y compris au Sénégal, dirigé par un régime libéral. Nos chefs semblent avoir compris qu’un pays qui ne se nourrit pas ne peut être souverain, mais toujours dépendant. Il s’agit de la pire des dépendances. Celui qui a faim ne peut rien faire. Si quelqu’un te tient par le ventre, tu es foutu. Je crois que le combat de ces organisations paysannes rejoint celui que nous menons contre la mainmise des institutions internationales et des pays développés sur nos richesses. Ces luttes sont de nature à engendrer une prise de conscience de nos dirigeants. Nous devons mettre l’accent sur ce combat pour sortir de la dépendance alimentaire. Autrement, nous n’aurons jamais de politiques autonomes. Dieu sait que nous avons les moyens de nous nourrir, et même d’exporter vers l’extérieur. Le problème revient à la qualité du leadership. Si nous avons des dirigeants capables de défendre les intérêts de nos peuples, capables de dire « Non », le problème de la souveraineté alimentaire trouvera une solution très facilement. Car, nous avons tout ce qu’il faut pour produire la consommation dont nous avons besoin : les terres, les cours d’eau, les paysans, etc.

Après dix éditions du FSM, le monstre n’est pas encore mort. Quels sont alors les perspectives du mouvement altermondialiste ?

Je pense que le mouvement altermondialiste a fait la preuve de sa vitalité. Il y a quelques jours, je disais à un ami que le Forum Economique de Davos est dans un profond coma. Le système qu’il défend également. Au début de cet entretien, nous avons parlé de la crise de civilisations. Aujourd’hui, le système capitaliste est dans un profond coma. Les docteurs qui vont à Davos chaque année essaient de le ressusciter, mais je pense qu’ils ne parviendront pas. Historiquement, il a épuisé son rôle. Il ne peut plus représenter un avenir pour l’humanité.

Regardez, aux Etats-Unis, les firmes de Wall Street vont des profits colossaux, mais l’économie réelle ne suit pas, le chômage continue à progresser. Cela veut dire qu’il y’a une déconnection entre la réalité de la production des biens et des services et la spéculation des taux d’intérêt et de change qui rapporte des milliards à des criminels en cols blancs qui fument leurs cigares dans leurs bureaux situés aux étages les plus élevés contents de réaliser des milliards de gains faciles au détriment des millions de personnes à travers le monde. C’est un système condamné. En ce qui nous concerne, nous devons accentuer la critique du système, continuez de le discréditer, de le délégitimer. C’est l’une des orientations stratégiques de notre forum. Nous devons déconstruire les concepts de ce système, et lui opposer un autre système. C’est la troisième orientation stratégique des alternatives démocratiques et populaires.

Pendant le forum, nous avons vu des groupes présentés des projets sur la Santé, sur l’Education, l’Agriculture, les Migrations, l’Intégration qui n’ont rien à voir avec le système capitaliste. Cela signifie que nous avons des solutions. Il reste à savoir si nous avons le leadership pour les mettre en œuvre. Une chose est certaine : il y a une prise de conscience que le système capitaliste n’a plus d’avenir ; et que nous devons tourner les yeux vers une nouvelle civilisation dans laquelle les peuples seront au centre. L’Afrique, berceau de l’humanité doit être l’une des régions du monde qui doit mettre en place les fondements de cette nouvelle civilisation. C’est pourquoi ce forum est important. Il se passe sur une terre qui a trop souffert du capitalisme depuis le XVème siècle. Jeter les fondements d’une nouvelle civilisation à partir de l’Afrique est un juste retour des choses. La civilisation humaine a commencé ici avant d’être pervertie par le capitalisme. S’il y a une nouvelle civilisation humaine, elle doit partir encore de l’Afrique. Notre responsabilité, c’est de promouvoir cette nouvelle civilisation, de nouvelles valeurs, de nouveaux concepts ; de continuer à discréditer ce système qui n’a plus aucune légitimité. Il a épuisé toutes ses ressources et ne fait que vivoter. Il est vrai que quand un système meurt, l’agonie peut durer ; mais la nouvelle civilisation est déjà en marche. Même dans les pays développés, beaucoup de gens disent que le monde ne peut continuer sur cette voie. Les faits ont donné raison au mouvement altermondialiste qui jouit d’un prestige au point où certains présidents viennent pour être associer au forum. Tout cela montre que nous sommes porteurs de l’avenir de l’humanité. C’est ce que je retiens de l’édition de Dakar 2011.

Interview réalisée par H.B.Tcherno, Script : Maina Zakari


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