Alternative Espaces Citoyens Niger

Bilan positif pour le FSN

jeudi 22 décembre 2005 par Moussa Tchangari

Dans la droite ligne du Forum Social Mondial, les organisations de la société civile nigérienne ont tenu à Niamey, du 25 au 29 septembre 2003, la première édition du Forum Social Nigérien. Ce forum a regroupé près de 500 participants, issus du mouvement social, notamment les syndicats des travailleurs, les ONGs, les associations de défense des droits de l’homme, les organisations féminines et estudiantines. Il a été l’occasion pour les organisations de la société civile nigérienne d’établir une plate-forme et un agenda de mobilisations populaires contre les effets pervers de la mondialisation néo-libérale.

Pendant cinq (5) jours, ce Forum a regroupé l’ensemble des forces sociales (Syndicats de travailleurs, Associations de défense des droits humains, Organisations non gouvernementales, Organisations féminines, etc.) engagées dans la recherche d’une alternative à la mondialisation néo-libérale, et notamment aux politiques d’ajustement structurel imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. A travers une série de plénières et d’ateliers thématiques, ces organisations ont tout d’abord posé un diagnostic (le plus complet possible) des politiques néo-libérales, notamment du point de vue de leurs conséquences néfastes sur les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’accès à l’eau potable ; ensuite, elles ont formulé des alternatives novatrices aux politiques d’ajustement structurel, et exploré les voies et moyens permettant de constituer de larges coalitions nationales et régionales susceptibles de transformer les différentes formes de résistances populaires à ces politiques en une riposte contre le néolibéralisme triomphant ; et enfin, elles ont fait le point de leurs combats antérieurs et identifié les obstacles et entraves à une articulation dynamique entre les mouvements sociaux et les organisations politiques engagées dans la recherche d’une alternative au néolibéralisme.

Dans le cadre du Forum Social Nigérien, un nombre important de responsables associatifs, syndicaux, de femmes, de jeunes et de paysans de l’intérieur du pays ont effectué le déplacement de Niamey, afin d’assister aux travaux. Venant de tous les coins du pays (Tillabery, Diffa, Agadez, Tahoua, Dosso, Maradi et Zinder), ils ont assisté à toutes les activités du Forum, qu’il s’agisse des travaux en plénière, des ateliers thématiques, des ateliers autogérés ou des conférences publiques organisées dans ce cadre. Ces activités ont été l’occasion pour ces délégués, d’une part de mieux connaître le NEPAD, ses objectifs, ses principes directeurs, ses domaines prioritaires ainsi que ses stratégies, et d’autre part de sensibiliser le public sur les enjeux et défis de la mondialisation néo-libérale pour les pays du Tiers-monde. Les discussions ont permis d’échanger sur les alternatives aux politiques néo-libérales, les perspectives du mouvement international opposé à ces politiques, ainsi que sur la nécessité de travailler à l’émergence d’un mouvement social et citoyen fort au Niger.

En dépit des quelques lacunes constatées ça et là, il importe de souligner que des motifs de satisfaction ne manquent pas quant à l’impact du FSN ; car, il est tout de même réjouissant de voir que les OSC ont fait preuve d’une capacité extraordinaire d’analyse des problèmes du développement au Niger. Les discussions au niveau des panels et ateliers ont fait ressortir que les participants souhaitent voir se développer entre les OSC des partenariats dynamiques susceptibles d’aboutir à l’élaboration et à la mise en œuvre de programmes et projets conjoints au bénéfice des populations. Ces éléments amènent à croire qu’avec l’engagement et l’enthousiasme qui ont animé les participants au FSN pendant les cinq (5) jours que cette rencontre a duré, l’espoir est grand de voir la société civile nigérienne se positionner comme une des plus dynamiques et des plus combattives de la sous-région ouest-africaine.

A ce sujet, il importe de rappeler que dès le début des années 1990, la société civile s’est particulièrement illustrée pour son combat en faveur de la défense et de la promotion des droits de la personne humaine et le bien-être des populations nigériennes. Elle s’est singularisée, à maintes reprises, par ses prises de position contre les violations répétées des droits de l’homme par les autorités en place, et contre les politiques d’ajustement structurel imposées par les institutions de Bretton Woods. Les luttes menées par les organisations de défense des droits de l’homme, les syndicats des travailleurs, les organisations de femmes et d’étudiants, ont permis de préserver le cadre démocratique instauré par la Conférence nationale souveraine, en dépit des velléités de restauration autoritaire manifestées par certaines forces organisées. Récemment encore, les organisations de la société civile ont donné la preuve de leur capacité de mobilisation à travers des manifestations contre la liquidation du service public de l’enseignement supérieur, l’augmentation des tarifs de l’eau potable par suite de la privatisation de la SNE, la guerre contre l’Irak, etc.

Un moment de rupture...

A propos du Forum Social Nigérien, on retiendra que cette rencontre a été l’occasion de renforcer la concertation au sein de la société civile nigérienne. Durant cinq (5) jours, les organisations des femmes, des jeunes, des paysans, des travailleurs, des associations de défense des droits de l’homme, des ONGs de développement, se sont retrouvées pour débattre du NEPAD, des problèmes sociaux immenses qu’affrontent les populations, échanger sur les programmes nationaux de développement, analyser les phénomènes de la globalisation et de la mondialisation néo-libérales du point de vue de leurs conséquences sur le bien-être des citoyens, des défis et des contraintes qu’ils posent au développement des pays africains, mais aussi des quelques rares opportunités dont ils sont porteurs. Un diagnostic sans complaisance a été fait du bilan de la mise en œuvre des politiques d’ajustement structurel, de la question cruciale de la dette extérieure des pays du Tiers-monde, de la problématique de l’accès des produits africains sur les marchés des pays du Nord et du problème des subventions agricoles accordées par les pays du Nord à leurs producteurs.

Au cours de ce forum, des débats intéressants ont été animés sur la tendance à la privatisation des services publics de l’éducation et de la santé, l’aggravation du problème de chômage des jeunes, la marginalisation politique et l’oppression des femmes dans notre société, l’ampleur que prend la corruption au sein de la sphère étatique, les dérives liées à la persistance de la culture de l’impunité et aux violations des droits civils et politiques et des droits sociaux, économiques et culturels. Sur chacun de ces sujets, des propositions pertinentes ont été faites, ainsi que des esquisses de politiques alternatives. Ce qui démontre une fois de plus que les organisations de la société civile ne sont pas seulement promptes à critiquer et à contester, mais qu’elles sont capables également de faire des propositions alternatives susceptibles d’inverser la tendance actuelle à la déliquescence des services sociaux et de l’Etat lui-même. Sur ce point, on peut affirmer que l’appel des organisations de la société civile nigérienne constitue le témoignage le plus éloquent de la maturité et de la profondeur d’analyse de ces organisations ; car, il est la preuve éloquente de la prise de conscience par ces organisations de la nécessité de se constituer en un vaste mouvement solidaire et uni face à l’offensive impitoyable des institutions financières internationales et des multinationales contre les acquis sociaux.

Dans l’ensemble, on peut affirmer que le Forum Social Nigérien a été un moment important de rupture ; car, il marque la naissance d’un nouvel esprit au sein d’une société civile qui a longtemps cru qu’il lui revient de prendre le relais d’un Etat démissionnaire par des actions ponctuelles d’assistance aux populations. Sans pour autant abandonner sa vocation de force engagée dans les actions de développement, la société civile affirme désormais que ses multiples interventions ne doivent pas servir de caution à des politiques de désengagement de l’Etat des secteurs sociaux. Consciente que la lutte contre la pauvreté ne saurait porter des fruits dans le cadre d’un système fondé sur la réalisation du profit maximum, cette société civile déclare sans ambages qu’il faut chercher des alternatives crédibles au néolibéralisme triomphant dont les promoteurs eux-mêmes reconnaissent aujourd’hui les limites et les ravages. Ce nouvel esprit constitue le résultat le plus important et le plus durable des débats animés dans le cadre du FSN. Un déclic significatif s’est produit tant chez les participants à ce forum que chez les personnes qui ont suivi les travaux de loin, notamment grâce aux comptes-rendus et commentaires des médias : ils sont plus que jamais conscients que notre pays n’est pas condamné à subir les interminables ajustements préconisés le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, et que la pauvreté n’est pas une fatalité contre laquelle viendraient se briser irrémédiablement tous les efforts et tous les espoirs. Le message du FSN est clair : il existe dans ce pays, comme dans le reste du continent africain, des raisons d’espérer.

S’il est vrai que des raisons d’espérer existent, les organisations de la société civile savent également qu’il est tout aussi vrai que des incantations et des propos exaltés ne suffisent pas à changer une situation sociale aussi dramatique que celle que vit le peuple nigérien ; et c’est pourquoi le Forum Social Nigérien s’est résolument orienté vers la formulation des alternatives crédibles et réalistes aux politiques actuellement en cours, tout en s’appropriant celles qui lui paraissent justes et profitables aux populations. Au nombre de celles-là, on peut citer les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) proclamés par les Nations Unies, mais pour la réalisation desquels cette institution peine énormément à mobiliser les ressources nécessaires. La société civile nigérienne considère qu’il est de son devoir de soutenir les efforts de plaidoyer faits par cette institution pour le financement du développement ; elle considère surtout que ce n’est point la charité qui va vaincre la misère, la malnutrition, l’analphabétisme, les maladies et la pauvreté. Elle croit fermement que l’annulation de la dette extérieure des pays du Tiers-monde, la taxation des transactions financières internationales, l’accès des produits du Sud aux marchés du Nord, la bonne gouvernance dans les affaires publiques et l’enracinement de la démocratie constituent des conditions minimales du progrès social dans le monde. Ces conditions peuvent être réunies grâce à la solidarité entre les peuples, à l’articulation entre les mouvements sociaux du monde entier.

En initiant un Forum des femmes et un Forum des jeunes, le Forum Social Nigérien a voulu aussi montrer que l’avenir de l’Afrique est entre les mains des jeunes et des femmes qui constituent la majorité de la population du continent. Ce faisant, le FSN a essayé de rendre justice à cette majorité écrasée, exclue et méprisée ; en particulier à cette majorité invisible dans les statistiques du travail que sont les femmes, qui contribuent pourtant à la survie de l’ensemble de la population par leur ingéniosité et leur courage. En créant un espace ouvert de débats, d’échanges et d’articulation pour les femmes et les jeunes, le Forum Social Nigérien a essayé de leur offrir l’occasion de dire leurs mots, d’exprimer leurs préoccupations, de décliner leurs visions, et surtout de prendre leurs places dans le processus du développement de notre pays. Cet espace n’a pas été un ghetto pour des marginaux, et les conclusions de ces deux foras en constituent la preuve. Les femmes et les jeunes n’ont pas discuté seulement entre eux, ils ont échangé avec toutes les composantes de la société civile ; car, le forum des femmes et le forum des jeunes ont été conçus comme des activités à part entière du FSN.

A l’évidence, l’originalité du Forum Social Nigérien a été surtout de donner une place de choix aux femmes et aux jeunes, qui ont eu le privilège et la lourde responsabilité de faire les premiers pas d’un processus qui doit conduire à des changements importants. Les organisations initiatrices ont délibérément choisi de lancer la marche vers le FSN par le forum des femmes et celui des jeunes ; elles ont estimé également, en connaissance de cause, que ces deux rencontres doivent être entièrement assumées, organisées et contrôlées par les concernés eux-mêmes. Dans tout le processus d’organisation, il convient de souligner que les femmes et les jeunes ont eu la latitude de définir leurs priorités, de déterminer la méthodologie de leur travail et de fixer l’ordre du jour de leurs discussions. Le rôle des organisations initiatrices de ces rencontres s’est limité à chercher les fonds et à faciliter le travail là où leur concours a été sollicité. Le résultat n’a pas été décevant : les femmes et les jeunes se sont montrés à la hauteur et ont fait des réflexions et des propositions pertinentes ; et il s’est avéré que le Forum Social Nigérien aurait encore beaucoup gagné s’il avait confié des responsabilités plus grandes aux femmes et jeunes dans l’animation des panels et ateliers.

Des défis pour l’avenir

A l’occasion de toutes les rencontres préparatoires du FSN, et surtout aussi lors des contacts avec les bailleurs de fonds sollicités pour le financement des activités parallèles, les échanges ont fait ressortir qu’il persistait un doute immense quant à la capacité d’un tel forum à aboutir à des conclusions pratiques et pertinentes. Certains n’ont pas hésité à affirmer qu’une telle rencontre ne serait qu’un arbre à palabres ; d’autres se sont demandés à quoi serviraient les conclusions de la rencontre. Toutes ces inquiétudes ont trouvé aujourd’hui leur réponse : le Forum Social Nigérien n’a pas été une simple foire de critiques ; il a permis aux organisations de la société civile nigérienne d’apprendre beaucoup sur le NEPAD, son thème principal, de comprendre les enjeux et les défis posés par la mondialisation, son second thème, d’esquisser des propositions alternatives aux politiques néo-libérales et de poser les jalons d’un réseautage solidaire et dynamique d’une multitude d’organisations travaillant souvent dans la solitude, ses objectifs généraux. De plus, il a contribué à créer un nouvel état d’esprit au sein de la société civile, dont les acteurs sont conscients que l’efficacité de leurs interventions dépend largement de leur capacité à s’articuler et à travailler ensemble, et que leur crédibilité et leur légitimité sont intrinsèquement liées à leur capacité à défendre les intérêts des plus faibles et à formuler des alternatives véritables à toutes les politiques qu’elles n’ont de cesse de décrier.

De toute évidence, le Forum Social Nigérien s’est montré à la hauteur de l’espoir qu’il a suscité au sein de la société civile ; il a su éviter les écueils que certains présageaient de bonne ou de mauvaise foi. Les résultats atteints sont plausibles et concrets, et on peut affirmer que son impact sera encore plus grand si les personnes qui ont pris part à ses travaux font l’effort de restituer à leurs collègues les informations dont elles ont pu disposer. C’est d’ailleurs pour cette raison que les deux (2) organisations initiatrices et le Comité organisateur sont entrain d’explorer les voies et moyens de mobiliser des ressources auprès des bailleurs de fonds pour organiser des ateliers de restitution dans les régions. Il faut ajouter à ce stade que l’un des résultats du processus a été la mise en place d’un Comité organisateur composé d’une vingtaine d’organisations et d’un Secrétariat permanent chargés de poursuivre le travail commencé. Dans les jours à venir, le Conseil national sera officiellement installé également ; et tout cela dans le souci de pérenniser le processus du FSN, qui va continuer à exister comme un espace ouvert de débats, d’échanges, de propositions et de mobilisations. En soi, on peut affirmer que le consensus ayant permis d’institutionnaliser le FSN est un progrès important ; car, il est la matérialisation de la volonté et du désir des organisations de travailler ensemble pour accroître leur influence et renforcer leurs capacités d’intervention.

Au regard du tableau ci-dessus brossé, il apparaît clairement que le projet " Forum Social Nigérien sur le NEPAD " et le projet " Activités parallèles au FSN " ont produit des résultats (impacts et effets) à la hauteur de l’espoir qu’ils ont suscité dès au départ au sein de la société civile. Ces résultats sont difficiles à relater dans le cadre du présent rapport, car leur ampleur ne peut être mesurée réellement qu’en interrogeant ceux qui en ont été les acteurs. Certains de ces résultats ont certainement besoin d’être consolidés par des nouvelles activités, c’est le cas notamment des résultats relatifs à l’information du public, mais aussi de l’accroissement de la capacité d’influence et d’intervention des OSC. Dans chacun de ces deux cas, il importe de poursuivre les activités déjà entamées, en particulier de chercher le financement nécessaire à l’organisation du prochain Forum Social Nigérien, qui se tiendra l’année prochaine dans des conditions probablement différentes, puisqu’il va falloir que les organisations se préparent à prendre en charge une bonne partie de la facture. La réflexion doit être poursuivie également afin d’identifier les voies et moyens d’une plus grande implication des organisations de la société dans la prise en charge des ateliers et panels.


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