« Guerre des gourdins » au campus universitaire
mardi 7 février 2006 par H B Tcherno
Navigation rapide
- Bandes rivales, p1
- Héritiers indignes ?, p1
Les étudiants de l’Université Abdou Moumouni sont t-ils devenus fous ? Franchement, on est tenté de répondre par l’affirmative au vu de la situation déplorable qui prévaut, depuis quelques temps, au campus universitaire de Niamey. De quoi exactement s’agit t-il ? Dans la nuit du mardi 29 novembre 2005, deux groupes rivaux d’étudiants se sont affrontés avec usage des gourdins et d’armes blanches. Le bilan humain de ces violents heurts est de six blessés graves dont un cas de traumatisme crânien, placé sous surveillance médicale au centre hospitalier universitaire.

Cette rixe entre groupes rivaux n’est pas la première du genre. Des incidents similaires ont déjà eu lieu à maintes reprises les années écoulées. L’avant dernier affrontement remonte au mois d’août 2005. Il a opposé deux groupes d’étudiants des heures durant, affrontement qui s’est soldé par des dizaines de blessés graves. L’incident de la semaine dernière n’est que la résurgence d’un conflit datant de plusieurs mois. C’est à croire que le diable est entré dans la cité universitaire.
Interpellé à l’Assemblée nationale le 3 décembre 2005, par un député de l’Opposition pour faire la lumière sur les troubles survenus au sein de la communauté étudiante, le ministre de l’Enseignement Supérieur, M. Ousmane Galadima a donné le bilan des violents incidents, avant d’expliquer les mesures envisagées par son département ministériel pour ramener le calme au niveau du campus universitaire. « Une enquête est également en cours pour déterminer les fauteurs de troubles qui seront traduit devant la justice » a déclaré le ministre Galadima.
Au sujet des dispositions projetées par le Gouvernement pour éviter la répétition de ces scènes de barbarie sur le campus, le ministre de l’Enseignement Supérieur a demandé à son collègue de l’Intérieur d’installer un commissariat dans le domaine de l’Université pour faire régner l’ordre. Selon le ministre Galadima, l’argument des franchises universitaires brandies par le passé pour tenir les forces de l’ordre hors du domaine universitaire, n’est plus valable puisque le campus est désormais rattaché au ministère de l’Enseignement Supérieur et non à l’Université.
Nulle part, on a entendu ce genre de sottises, si ce n’est au Niger. A notre avis, il est inconcevable d’envisager l’existence d’une Université sans un campus pour les étudiants. Assurément, cette mesure moyenâgeuse envisagée par le Gouvernement de Hama Amadou n’a rien de surprenant, car les tenants du régime actuel ont toujours nourri une haine tenace envers les étudiants et un mépris pour tout ce qui concerne l’Enseignement Sup.
La militarisation des campus était une pratique répandue dans les dictatures d’Amérique latine. Sur le continent africain, dans les années 1990, la Côte d’Ivoire a expérimentée la militarisation du campus en construisant une clôture autour de la cité universitaire de Cocody, et en recrutant une milice privée pour assurer l’ordre. Mais, cette mesure policière n’a pas résolu la violence qui avait droit de cité dans les campus abidjanais, à l’époque des dirigeants étudiants comme Soro Guillaume, Charles Blé Goudé et Jean Yves Dibopieu. Le premier a été SG de la Fesci dans les années 1996-1998 et est, aujourd’hui, à la tête des Forces Nouvelles (ex-rebellion) qui contrôlent 60% du territoire ivoirien. Les deux autres sont des leaders de la « galaxie patriotique » qui soutient le régime exécrable de Laurent Gbagbo.
En effet, il a suffit d’un mot d’ordre de la Fesci pour qu’en une demi-journée, les étudiants armés de gourdins chassent les envahisseurs hors du territoire de l’Université et que la « guerre des machettes » reprenne ses droits. C’est dire que la trouvaille de nos autorités n’est pas une solution à la flambée de violence qui agite notre unique cité universitaire. Il serait plus sage de résoudre plutôt les problèmes qui sont à l’origine de cette folie meurtrière, en commençant par payer les bourses des étudiants, ravitailler le restau U en vivres, etc. Une fois ces conditions remplies, il faudrait songer à organiser une concertation nationale sur l’éducation.
Cette proposition bénéficie du soutien de plusieurs organisations de la société civile et du Syndicat des Enseignants et Chercheurs du Supérieur (Snecs). Réagissant aux troubles sur le campus, le Snecs a publié une déclaration dans laquelle, il rappelle les démarches entreprises par les enseignants-chercheurs pour aplanir les divergences entre les deux groupes rivaux. Malheureusement, leurs tentatives de convaincre les deux bandes rivales d’enterrer la hache de guerre ont été vaines, à cause de l’intransigeance et surtout des motivations prébendières de la mésentente.
Fin décembre 2005, le Snecs a adressé une correspondance au Président de la République pour lui demander d’ouvrir « une enquête et une poursuite judiciaire des personnes responsables de la grave crise qui secoue depuis bientôt cinq mois (05) mois, le campus universitaire ». Evidemment, le locataire du palais n’a donné aucune suite à cette lettre.
La situation de troubles internes délibérément entretenue par un groupe d’étudiants risque de fragiliser davantage le cadre organisationnel, ou disons ce qu’il en reste. Là où le bât blesse, ce que la majorité silencieuse des étudiants, « la base » comme on l’appelle dans leur jargon syndical est prise en otage par les deux clans.
Quasi-indifférente à cette querelle de prébendiers, elle ne souhaite que de meilleures conditions de vie et d’études, ce qui n’est manifestement pas le cas des bandes rivales qui sèment la terreur sur le campus. Ce que d’aucuns considèrent exagérément comme une querelle de leadership entre étudiants d’origine haoussa et Zarma n’est rien d’autre qu’une vulgaire bagarre pour l’obtention de quelques billets de banque.
Bandes rivales
Les deux tendances rivales, qui se battent pour le contrôle du campus revendiquent chacun la légitimité des élections organisées en vue de désigner les nouveaux dirigeants de l’Union. A l’issue de ces élections, le CE élu est contesté par un groupe d’étudiants qui estime que la table de séance a manipulé les délibérations de l’Assemblée Générale. Depuis lors, les partisans des deux camps rivaux s’affrontent dans le sang, décidés qu’ils sont chacun à en découdre avec l’autre.
Depuis les évènements de février 2001, qui ont vu le départ en exil du Comité Exécutif dirigé Ousmane Abdoul Moumouni et ses amis, les militants de l’Uenun ne parviennent pas à s’entendre pour élire une nouvelle direction syndicale consensuelle.
D’autres sources affirment que la tension au campus universitaire est la résultante de l’immixtion du pouvoir politique dans les affaires internes de l’Université. C’est l’avis du Snecs qui écrit que « l’obstination de certains partis engagés dans la stratégie de politisation de l’Uenun a dessein de sa caporalisation, a créé un climat d’insécurité récurrente au campus, ce qui est préjudiciable aux activités académiques ».
C’est aussi la thèse défendue par certains étudiants qui accusent ouvertement leur ministre d’entretenir la division au sein de la communauté estudiantine. En effet, selon nos interlocuteurs, deux partis de la majorité présidentielle à savoir le Mnsd Nassara et la CDS -Rahama se disputent le contrôle du campus. Ces deux formations politiques s’affrontent par le truchement du ministre de l’Enseignement Sup qui, affirment certains étudiants, agirait pour le compte de son parti et d’une grosse légume qui travaille pour le compte du locataire de la primature. Chaque parti use de tous les moyens possibles pour imposer « son candidat » à la tête de l’Uenun. La conséquence immédiate de l’intransigeance de chaque camp, ce sont les actes d’intolérance comme ceux qui ont failli endeuiller la communauté universitaire en novembre 2005.
Toutes les pistes convergent vers le fait que les affrontements sanglants survenus au campus sont orchestrés par des partis politiques rivaux ayant pour ambition le contrôle du syndicat étudiant. Chaque groupe aurait reçu de l’argent de ses parrains pour ficeler sa campagne et préparer ses partisans à toute éventualité.
Et puis, il y a eu cette signature de partenariat à forte odeur d’argent avec le CNJF qui est venue mettre de l’huile sur le feu. L’un des camps soupçonne l’autre de s’être « sucré » sur le dos des camarades. Ce qui a eu pour effet immédiat de raviver la flamme de la division. D’aucuns pensent que c’est de ce côté là, qu’il faut lorgner pour trouver les vraies raisons qui ont sonné le temps de la barbarie entre étudiants.
Héritiers indignes ?
Le campus Universitaire n’est plus le temple du savoir qu’il était jadis, mais l’arène des muscles, gourdins et armes blanches. Au vu de la déliquescence dans laquelle, les responsables étudiants successifs ont plongé le cadre organisationnel, on est fondé à croire que les étudiants actuels sont indignes d’être des héritiers de Amadou Boubacar, l’étudiant tué par les forces de l’ordre dans les années 1983. Pour immortaliser la mémoire de leur camarade assassiné, les étudiants d’alors ont baptisé du nom de la victime, l’endroit où se tiennent les Assemblées générales de l’Uenun.
Au fil des ans, la célèbre place Amadou Boubacar d’où partait, il y a quelques années, les grandes décisions concernant l’avenir de notre pays, est devenue un ring où on ne comprend seulement que le langage des muscles. En effet, aujourd’hui, lors des Assemblées générales, ce n’est plus la force des arguments qui prévaut, mais les arguments de la force.
La situation d’intolérance est telle que les militants de la puissante Uenun ne parviennent pas à élire le Comité Exécutif censé assumer la gestion des affaires de l’Union. A l’instar des campus ivoiriens où les étudiants sortent les machettes pour un oui ou pour un non, nos étudiants n’hésitent plus à en venir aux mains pour régler la moindre contradiction.
Aujourd’hui, la cité U regorge des étudiants loubards qui font régner la terreur dans les bâtiments. Au lieu d’être dans les amphis et bibliothèques pour chercher le savoir, ils passent la plupart de leur temps à pratiquer l’haltérophilie pour développer leurs biceps. On les comprendrait peut être s’ils s’adonnaient à cette pratique dans le but d’affronter les forces de l’ordre, en cas d’intervention sur le campus et non fracasser les crânes de leurs camarades.
Incapables de faire aboutir la moindre revendication sérieuse, les étudiants devenus doux comme des agneaux n’ont trouvé d’autre occupation que de se battre entre eux. A partir de 1990, et pendant une quasi-décennie, la contestation va être permanente sur le campus et les étudiants vont être le fer de lance des partis politiques d’opposition.
La puissante section mère de l’Union des scolaires nigériens (Usn) qui a été des années durant, une véritable force de contestation contre les régimes de Seyni Kountché, décédé en 1987, et de son successeur, Ali Saïbou dont le pouvoir a été emporté par la vague de la revendication démocratique, n’est plus que l’ombre d’elle-même. A l’évidence, l’époque de gloire est derrière les étudiants qui ont, aujourd’hui, lapidé l’héritage syndical légué par leurs aînés. L’état d’esprit des camarades est tel qu’on se tromperait pas, en disant que la réconciliation à la rive droite du fleuve n’est pas pour demain.
Au sujet des élections des membres dirigeants, il est peut être grand temps que les étudiants abandonnent la procédure actuelle de désignation -critique, auto-critique- de leurs responsables pour opter pour des urnes. Le mode d’élection actuel du CE a fait son temps et semble dépassé par le nombre pléthorique d’étudiants. Rappelons que l’effectif des étudiants inscrits à l’Université Abdou Moumouni a triplé en quelques années pour atteindre les 15.000 au cours de l’année académique 2004-2005. Ils totalisent 4 à 5 mois d’arriérés de bourses d’études.
