Alternative Espaces Citoyens Niger
Grogne du personnel de Vivendi - Niger

La SEEN dans des Eaux troubles

vendredi 31 mars 2006 par H B Tcherno

La médiation entreprise le week-end dernier entre le collectif des syndicats du personnel de la Société d’Exploitation des Eaux du Niger (SEEN) et la Direction Générale (DG) n’a rien donné. Même l’implication du ministre d’Etat Abdou Labo n’a pas permis de dénouer la crise. C’est donc à un retour à la case départ qu’il faut s’attendre, avec une poursuite de la grève qui paralyse les activités de l’entreprise.

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Après 72 heures de chaudes négociations, le personnel et la DG de la SEEN se sont quittés en queue de poisson. La conciliation initiée par la Société de Patrimoine des Eaux du Niger (SPEN) et le ministère de l’Hydraulique, de l’Environnement et de Lutte contre la Désertification n’a servi quasiment à rien. Et non plus l’implication personnelle du ministre de tutelle, M. Abdou Labo : il n’a pas pu aplanir les divergences entre les deux parties en conflit.

Et pour cause : La DG n’a pas signé le document consensuel auquel étaient parvenus ses représentants, qui ont reçu pleins pouvoirs pour parler et agir au nom de la société, et ceux des syndicats des Eaux, après plusieurs heures de négociations.

Et pourtant, il y a quelques heures encore, personne n’aurait parié un sou que la DG allait cracher sur ce projet de protocole d’accord. Mal-heureusement, c’est ce qui est arrivé.

Ce soudain revirement a été interprété par certains de nos concitoyens comme une mauvaise volonté de la part de la direction qui, visiblement, ne veut pas d’une entente avec les travailleurs. Pour d’autres, c’est tout simplement un coup de pied dans la fourmilière.

Dans un cas comme dans l’autre, la volte-face de la DG a anéanti tout espoir de parvenir à un accord devant éviter la prolongation du mouvement de débrayage des agents de la société. Il apporte aussi un cinglant démenti à la disponibilité au dialogue ressassée dans les médias par la DG.

En réalité, celle-ci visait tout simplement à amuser la galerie et à gagner du temps. Et c’est délibérément que les patrons de la société ont pris la lourde responsabilité de faire échouer les négociations. Sans aucun égard pour les médiateurs ; pas plus pour le ministre lui-même qui s’y était personnellement impliqué d’ailleurs.

Aujourd’hui, sans risque de se tromper, on peut dire que les différents rounds de négociations n’ont fait que creuser le fossé entre les deux protagonistes.

Plusieurs rounds

Comment en est-on arrivé là ? Au nombre des récriminations, on peut citer entre autres les mauvaises conditions de travail, le manque de personnel suffisant et de matériels de travail, l’écart salarial énorme entre les expatriés et les nationaux, la non-exécution à temps des investissements prévus, etc. Il a fallu plusieurs semaines de grève pour contraindre la DG à ouvrir les négociations avec le personnel.

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Bureaux de la SEEN à Niamey
La grogne du personnel a fortement perturbé la fourniture d’eau potable dans la capitale

Les pourparlers qui ont débuté le samedi 25 mars 2006 se sont poursuivis jusqu’à trois heures du matin. Après de franches discussions, les deux parties sont parvenues à un accord sur les 7 points de la plate-forme revendicative, à l’origine du mouvement de débrayage des agents de la société.

Seulement, la joie résultant de cette entente sera éphé-mère, car elle durera le temps de la suspension des travaux. Contre toute attente, au dernier moment, la DG refuse d’apposer sa signature sur le texte, alors que la presse a déjà été conviée à la cérémonie de ladite signature. Raison invoquée pour justifier cette volte-face : " Paris n’est pas d’accord ! ", affirme la DG, en sortant d’un cartable un autre projet de protocole envoyé par fax depuis la capitale française.

En faisant capoter les négo-ciations, le DG de la SEEN, M. Maurice Patetta a donc consciemment choisi d’envenimer la situation. S’en suit une bataille médiatique entre les deux protagonistes ; car le soir même, le DG convoquait une conférence de presse au siège de la société.

Dans le face-à-face avec les journalistes, il revient sur les propositions de solutions faites par la DG pour tenter d’apaiser le climat social au sein de l’entreprise. M. Patetta qualifie de mensongères certaines informations distillées par le collectif des syndicats du personnel et invite certains agents de la société à plus de sens de responsabilité pour éviter la coupure totale de l’eau, synonyme à ses yeux de catastrophe pour le Niger.

Du côté des syndicalistes, la riposte ne se fait attendre. Joint au téléphone, le Secré-taire Général du Synatreen, Mansour Daddo affirme que le revirement de la direction "est un manquement grave aux engagements pris, un acte supplémentaire de mé-pris décrié par le personnel. C’est un manque de respect à l’endroit de nos autorités qui ont intervenu dans ce conflit. Je trouve cela inadmissible".

Dans une déclaration rendue publique le 27 mars, le Syna-treen et le Synisen marquent leur surprise du revirement de la DG qui se débine "en refusant de signer le projet de protocole qu’elle avait pour-tant formellement accepté quelques heures plus tôt".

Les organisations syndicales se demandent si "cette attitude de volte-face irresponsable de la Direction Générale de la SEEN ne vise-t-elle pas à pousser le personnel à la radi-calisation du mouvement... dans le dessein inavoué de le diaboliser". Ayant flairé le piège tendu par la DG qui montre par cette attitude son vrai visage, les deux syndicats maintiennent le mot d’ordre de grève de cinq jours, mais contrairement à ce qui était écrit dans le préavis, il est assorti de service minimum pendant la durée du séjour des chefs d’Etat de l’UEMOA à Niamey.

Dans la note dont nous avons reçu copie, le personnel apporte un certain nombre de rectificatifs sur les informations publiées par la DG dans un journal de la place, dans lequel "la Direction de la SEEN s’est lancée dans une sorte de diatribe à l’encontre du personnel et d’autosatisfaction sur ses innombrables réalisations."

Pour le personnel, les réalisations dont se glorifie la DG n’ont pas été réalisées sur fonds propres mais grâce à un crédit accordé par la Banque mondiale à travers le projet sectoriel eau (PSE).

Quant aux 47 kilomètres de réhabilitation des canalisations, il s’agit, lit-on, "d’une obligation contractuelle qui a accusé beaucoup de retard" ; car, précise le personnel, "ces réalisations auraient dû être de 63,9 Km depuis fin 2005".

En ce qui concerne les investissements, ils auraient dû être de 2,3 milliards sur cinq ans et non d’un milliard comme indiqué dans le communiqué de la DG. Même constat en ce qui concerne les laboratoires d’analyses dont la création a accusée 2 ans de retard.

Dans la même note toujours, pour ce qui est des bénéfices réalisés par la société, le personnel persiste et signe que la SEEN rapatrie chaque année 350 millions de F. CFA (soit un total d’1 milliard 284 millions) à la Compagnie Générale des Eaux Fran-çaises (CGE) pour des prestations dont la matérialité reste à vérifier. Mieux, la SEEN réalise, selon eux, un chiffre d’affaires annuel de 8,5 milliards de francs.

Dans le domaine de l’informatisation, la vétusté des outils de travail est telle que la facturation des abonnés des provinces de Diffa, Zinder, Maradi et Agadez se fait toujours à Niamey avec tous les risques que cela com-porte. Relativement au recrutement des jeûnes diplômés dont se vante la DG, ajoute la note, le personnel relève que "malgré les besoins réels en personnel permanent, la DG recourt allégrement et systématiquement à la formule peu coûteuse" de recrutement de contractuels qui sont remerciés tous les six mois.

S’il est vrai que 83 agents ont été recrutés, la DG passe sous silence le départ de 107 autres pour des motifs divers. L’acquisition de maisons et de parcelles dont se targue la DG n’est pas un acte de générosité de l’équipe de Patetta, mais le fruit des cotisations effectuées par les agents depuis 1991.

La DG a crû bon de divulguer la grille des salaires du personnel, mais a gardé le silence sur les rémunérations du personnel expatrié, parce qu’elles sont tout simplement exorbitantes au regard du salaire des locaux.

Depuis lors, le dialogue est rompu entre les deux parties. Du côté de la médiation, on met la rupture du dialogue au compte "des aléas des négociations". Quelle va être la suite ? "Nous allons continuer la médiation et je crois que rien n’est perdu car la direction de la SEEN est en train de réfléchir. Le ministère de tutelle ne va pas laisser les deux parties prendre en otage les populations !", ajoute le représentant de la SPEN au comité de négociations.

Le 29 mars, une rencontre de la dernière chance a été convoquée à 16 heures au ministère de l’Hydraulique. Mais, elle n’a débouché sur rien. Arrivé précipitamment au lieu de la rencontre, le ministre Abdou Labo est reparti comme il était venu.

Nos reporters n’ont pas eu le temps de filmer, à fortiori lui arracher une phrase. Selon certaines indiscrétions, il aurait promis de faire tout ce qui est possible pour trouver une issue rapide à ce conflit aux conséquences fâcheuses.

Mais, pour certains observateurs avisés, le ministre n’a fait que baratiner les syndicalistes. Car on ne sent pas une réelle volonté du Gouvernement à taper du poing sur la table. “Au contraire, les responsables de la SEEN bénéficient de la complaisance des au-torités politiques", nous confie un participant à la réunion avortée.

La grève continue

Sitôt consommé l’échec des pourparlers, les organisations syndicales de la SEEN annoncent donc la poursuite de la grève. Très affermi par la volte-face de la DG, le collectif des syndicats du personnel envisage même un durcissement du mouvement.

En effet, dans leur préavis de grève, le Synatreen et le Synisen menacent de sus-pendre la fourniture d’eau pendant 48 heures sur toute l’étendue du territoire natio-nal. Dans ce bras de fer, le personnel est optimiste sur ses chances de remporter la bataille car même "les auto-rités sont sensibles à nos revendications !", assure Man-sour Daddo.

Si cette suspension venait à intervenir, les conséquences seraient incalculables pour les populations. En attendant donc une telle éventualité, le durcissement de ce mouvement est la preuve que le personnel n’a pas l’intention de se coucher pour qu’on lui passe dessus...


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