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Mutilations génitales féminines

Les exciseuses déposent les couteaux

vendredi 31 mars 2006

Sujet longtemps tabou, l’excision est maintenant largement reconnue au Niger et est devenue le centre d’intérêt des autorités sanitaires et des organisations de protection des droits de la femme et de l’enfant. La loi de juin 2003 interdisant formellement la pratique de l’excision au Niger est venue renforcer les efforts du Comité nigérien sur les pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants (Coniprat), qui œuvre depuis 10 ans à éradiquer cette pratique en violation directe des droits les plus fondamentaux. Des résistances subsistent.

"J’ai pratiqué pendant 40 ans. Maintenant, j’ai complètement cessé", explique Fatima Hamadou, qui a renoncé à son métier d’exciseuse il y a deux ans, à l’âge vénérable de 70 ans. Fatima nous reçoit dans son village de Kosseye, situé à 10 kilomètres au nord de Niamey, sous l’œil vigilant des hommes, installés en rangs d’oignon sur un banc non loin de nous.

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Fatima Hamadou, ex exciseuse

D’une voix enrouée, le visage plissé par l’âge, Fatima parle d’une pratique qu’elle a exercée toute sa vie. "J’excisais en moyenne 20 filles par jour", estime-t-elle, avec une fierté mal dissimulée. "Elles avaient entre 3 et 7 ans. On les prend jeunes pour qu’elles ne se défendent pas et surtout pour qu’elles oublient". Hérité de sa mère, le métier d’exciseuse lui a été imposé. Si elle avait refusé, elle aurait été reniée. "C’est par coutume que l’on devient exciseuse. Et ça rapporte un revenu considérable", avoue-t-elle. Aujourd’hui, elle a accepté de ranger ses outils.
Comme Fatima, suite aux séances d’éducation du Coniprat, dont les antennes couvrent les huit régions du pays, une quarantaine d’autres exciseuses nigériennes ont accepté, de déposer leurs couteaux. Des représentantes de l’organisation sillonnent depuis 10 ans la campagne nigérienne à la recherche des praticiennes, qu’elles sensibilisent sur les effets néfastes des mutilations génitales. Elles sont épaulées par des "brigades de vigilance" villageoises qui font le suivi des exciseuses réformées, et veillent à ce qu’on ne tente pas de les remplacer.

Quatre types d’excision

Au Niger, on recense la pratique de quatre types d’excision. Le premier consiste en une ablation du clitoris ; le second y ajoute également les petites lèvres ; quant au troisième, plus radical, appelé infibulation, il enlève tous les organes génitaux externes et coud l’orifice vaginal en ne laissant qu’une minuscule ouverture. Ce type n’est prati-qué qu’exceptionnellement au Niger. La quatrième caté-gorie, nommée Dangouria (en Hawsa) ou Haabizé (en Djerma), recouvre deux pra-tiques : l’ablation de l’hymen chez le bébé et l’élargissement de la vulve chez la jeune fille mariée précocement.
Selon une enquête oenée par le Coniprat en 2004, l’excision est surtout observée chez les Gourmantchés, les Djerma -Songhais et chez les Peuls, ces derniers excisant 30% de leurs filles.

Des risques médicaux certains

L’excision comporte de nom-breux risques médicaux, et les séquelles psychologiques ne sont pas négligeables. L’irré-versibilité des dommages condamne les excisées à une vie marquée par la douleur et les problèmes de santé. À court terme, les infections, le tétanos, la contamination par le virus du sida et la difficulté à uriner sont autant de conséquences immédiates. L’excision peut entraîner la mort, si la perte de sang est suffisamment importante. Sur le plan psychologique, elle est systématiquement trau-matisante. Aucune anes-thésie locale n’est utilisée ; beaucoup de filles se trouvent en état de choc provoqué par la violence de la douleur.
À moyen et à long terme, une foule de conséquences médi-cales peuvent s’abattre sur les femmes excisées. La non-cicatrisation, la formation d’abcès, de kystes, la croissance excessive des tissus cicatriciels, les infections uri-naires, les rapports sexuels douloureux, les infections de l’appareil reproducteur, les fistules ou la stérilité sont le lot de bon nombre d’entre elles. Enfin, l’enfantement devient un autre calvaire pour ces femmes, qui risquent l’hémorragie et l’infection pendant l’accouchement.

Une panoplie de motifs...

Pourquoi les parents livrent-ils leurs enfants aux supplices du couteau ? Pour préserver l’honneur de leur fille, qui devient alors socialement acceptée et mariable.

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Grâce à l’action du CONIPRAT, les soeurs de Ali ont échappé à l’excision

Depuis la préservation de la virginité jusqu’à l’argument religieux, en passant par des motifs d’hygiène, une pano-plie de raisons est prétextée pour justifier la pratique des mutilations génitales.
Pour les praticiennes autant que pour les parents qui l’imposent à leur fille, l’excision garantirait une position sociale et la possibilité de marier leur enfant, la chasteté de celle-ci, sa santé, sa beauté, ainsi que l’honneur de la famille. Ces arguments, perpétués de génération en génération, servent à main-tenir la convention sociale de l’excision, même si aucun d’entre eux ne tient humainement la route.
L’argument religieux, le plus facilement vérifiable, ne tient pas non plus. Les chefs reli-gieux refusent aujourd’hui toute responsabilité dans la transmission de ce rituel, antérieur et contraire au Coran.

... et autant de solutions

La sensibilisation et l’éducation sont des outils efficaces pour lutter contre les mutilations génitales. Mais bien que convaincantes, elles ne suffisent pas à elles seules pour éradiquer la pratique.
D’après les statistiques du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), presque 70% des Nigériens extrêmement pau-vres sont des femmes. Il n’est donc pas étonnant que celles qui exercent un métier lucratif s’y raccrochent farouchement.
Le Coniprat offre donc un micro-crédit aux exci-seuses qui acceptent de renoncer à leur métier pour en pratiquer un nouveau : commerce d’embouche de bovins, de confection de lits, de fabrication de soumbala ou d’autres aliments. "On travaille sur l’aspect économique de l’excision, car c’est la raison principale pour laquelle les exciseuses continuent de la pratiquer", indique Mme Amsou, présidente fondatrice du Coni-prat. " En l’abandonnant, l’ex-ciseuse perd de facto le bénéfice de cette activité, le revenu qu’elle génère".
Le Coniprat dispense également une formation en gestion afin de faciliter la transition vers la nouvelle activité génératrice de revenu.
Selon Mme Amsou, la céré-monie de dépôt des couteaux est d’une importance capitale dans le processus de reconversion. "Elles font une déclaration solennelle publique de renoncement. On invite les autorités, le village entier à y assister. Le fait de donner sa parole publiquement incite la femme à respecter son enga-gement", explique-t-elle.

Droits humains et droit légal

Depuis 2003, le Code pénal nigérien reconnaît l’illégalité de cette pratique, con-damnée depuis belle lurette par les conventions internationales des droits humains. Les peines prévues par l’article 232 vont d’une amende de 20 000 francs à un emprisonnement de trois ans. Mais entre la théorie et la pratique, un gouffre demeure.
" Une telle loi n’a pas d’utilité si les gens n’en ont pas connaissance ", indique Mme Amsou. Le Coniprat travaille maintenant à la faire connaître de la population. "On a poursuivi une exciseuse qui refusait de cesser. Lorsqu’on l’a finalement interceptée, on ne l’a pas amenée devant les tribunaux, mais on l’a conduite aux autorités locales. On ne peut pas traduire en justice une exciseuse qui ne connaît même pas l’existence de la loi", explique-t-elle.

Changer les mentalités

Si la nouvelle loi peut servir de garde-fou, elle ne peut être efficace sans une sensibilisation de la population globale. La reconversion des exci-seuses doit se faire avec le consentement de tout le village, qui doit accepter que ses filles ne soient plus excisées. Certains parents résistent. "On continue de m’amener des filles secrètement ", reconnaît Fatima. "La tentation de reprendre est forte, mais jusqu’à présent j’ai réussi à résister", raconte-t-elle fièrement. Ces parents, crai-gnant pour la vertu de leur enfant, se rendent à un village voisin pour trouver quelqu’un qui acceptera de le faire.
"Le changement ne se fait pas du jour au lendemain. Il y a des poches de résistance", admet Mme Amsou. "Les habitudes ont la vie dure", philosophe-t-elle. Entourée de fillettes qui ont vraisemblablement échappé à la mutilation de leur petit corps grâce à sa décision courageuse, Fatima avoue qu’elle a de la difficulté à joindre les deux bouts. " Je n’ai pas la force de travailler. Je suis trop vieille." Comment fait-elle pour survivre ? "J’ai la grâce de Dieu et mes enfants !", répond-t-elle.

Miriam Fahmy


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