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Les trois erreurs de Hama Amadou

jeudi 9 mars 2006 par Abdramane Ousmane

Personne n’a cru à un autodafé, lorsque le Président de la République Mamadou Tandja rencontrait, en cette matinée du mercredi 02 mars, les cadres centraux de l’Administration. Et ce n’est guère surprenant, si la moindre décision n’est issue de cette rencontre. Le Président Tandja et son Premier ministre sont venus, selon toute vraisemblance, pour recevoir l’onction de certains cadres thuriféraires qui, au mépris de l’ordre du jour, se sont plutôt lancés dans un discours adulateur à l’endroit du « Grand commis » de l’Etat.

« Analyser et discuter d’un certain nombre de questions, qui sont aujourd’hui les causes d’un véritable dysfonctionnement de l’appareil administratif de l’Etat. » Telle est, en résumé, la quintessence de l’ordre du jour de la rencontre entre le Chef de l’Etat, le Premier ministre, les cadres centraux de l’administration et les responsables des projets de développement. Se contentant de jouer le rôle de modérateur, Mamadou Tandja a vite fait de donner la parole à son Premier ministre.

L’administration nigérienne aux...Urgences

Devant le parterre des cadres et chefs de projets déconfits, le Premier ministre a d’emblée diagnostiqué les principaux maux dont souffre l’administration nigérienne : insubordination, insuffisance du contrôle hiérarchique, absentéisme, lenteur, rétention de l’information, dysharmonie, course effrénée aux décrets... etc.
A la liste des pathologies, Hama Amadou en rajoute celle des signes cliniques, notamment « l’affairisme, la concussion, les passe-droits, la recherche du lucre et du gain facile et toutes sortes de pratiques illégales et répréhensibles. » D’autres infections opportunistes ont aggravé le mal profond qui ronge l’administration nigérienne - à en croire le PM - qui ont pour nom : les mises en position de formation de complaisance, le développement d’une administration périphérique « créée par les partenaires techniques et financiers », et la propension des opérateurs du secteur privé à « huiler les circuits administratifs. »
Avec la science du médecin qui ausculte son patient, le Premier ministre n’a pas aussi manqué d’identifier les germes pathogènes de la maladie. Il s’agit de la plupart des fonctionnaires nigériens, « devenus les propriétaires usufruitiers et exclusifs de leurs ministères et leurs postes. »
Du bilan médical de l’administration nigérienne établi par Hama Amadou, il ressort que l’origine du mal remonte à « plus d’une décennie. » Plus précisément depuis « le processus démocratique en cours », qui a engendré dans la société nigérienne, selon lui, « un effondrement des valeurs, particulièrement marqué au sein de l’administration. »

Aux grands maux, de... faux remèdes

Sur l’ordonnance prescrite par le Premier ministre y figurent, entre autres, cachets : (1) la réforme du statut général de la fonction publique ; (2) la réorientation du service civique national ; (3) la mise en place d’un système d’évaluation externe et d’une unité de surveillance indépendante des administrations ; (4) l’intégration d’une dimension temporelle aux décrets de nomination ; (5) l’introduction d’une culture du management qualitatif ...etc.
Pour être efficace, cette thérapie - comme d’ailleurs toute autre - doit être administrée « résolument et sans faiblesse. » Elle doit, en outre, être accompagnée d’une cure de « prise de conscience collective des responsables de l’Etat. »
Les antidotes prescrits par le médecin généraliste Hama Amadou, sous l’œil du spécialiste Tandja Mamadou, sont-ils en mesure de combattre le virus qui gangrène l’administration publique nigérienne ?
Visiblement, Tandja Mamadou et Hama Amadou ont réuni les trois erreurs du médecin, inévitablement fatales à tout patient : un diagnostic erroné, un traitement inapproprié, une intervention indolente. L’enfance de la médecine...
Tout d’abord, il est médicalement déconseillé de risquer un diagnostic sans effectuer des examens préalables. Alors, sur quelle base Hama Amadou se fonde t-il pour affirmer péremptoirement que la Démocratie est l’agent causal de tous les maux dont souffrent l’administration nigérienne ? _ Un tel diagnostic est fondamentalement erroné, puisque la Démocratie a apporté, sans conteste, à la société nigérienne plus de valeurs positives que négatives. Au nombre des valeurs positives on peut citer, le droit pour tout citoyen « de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, et d’accéder, dans des conditions égales, aux fonctions publiques de son pays. »
N’est-ce pas en vertu de ce droit démocratique que Mamadou Tandja a été élu et réélu Président de la République du Niger en 1999 et 2004 ? N’est-ce pas en vertu de ce même droit - dont la Démocratie est porteuse - que Hama Amadou a été nommé Premier ministre en 1999, puis reconduit en 2004 ?
Par conséquent, la Démocratie ne saurait être le bouc émissaire tout trouvé. Tout au plus, on peut admettre, qu’au Niger, les hommes politiques qui ont exercé le pouvoir pendant la période démocratique n’ont pas fait preuve, à tous égards, des valeurs fondatrices de ce système. Mais même pris sous cet angle, Tandja Mamadou et Hama Amadou ne pourront se dédouaner ; car en treize (13) ans de processus démocratique, eux et le MNSD ont passé huit (8) ans aux commandes de l’Etat et de son administration. Ils sont donc, d’une manière ou d’une autre, responsables de son dysfonctionnement actuel.
La deuxième erreur de diagnostic a trait à l’omission - délibérée ou involontaire - faite par le Premier ministre, relative à l’extrême politisation de l’administration. Sur ce sujet, que nenni ! En effet, l’administration publique nigérienne est à l’image de l’Etat : prise en otage par les partis et les hommes politiques, elle est inarticulée à la société, et surtout incapable de satisfaire les besoins des citoyens. Il est également de notoriété publique que le principal critère de nomination aux hautes fonctions de l’administration demeure l’appartenance et la fidélité à un parti au pouvoir. Il n’est donc guère surprenant qu’un tel système fasse la promotion de la médiocrité, au détriment du mérite et de la compétence. Sur ce sujet, en réponse à un intervenant, qui s’indigne du fait que les partis politiques « procèdent aux nominations dans bon nombre de postes de responsabilités », le Premier ministre a été on ne peut plus clair : il faut que le cadre soit d’un parti au pouvoir, c’est une question de confiance. Une réponse qui a laissé perplexe plus d’un responsable de l’administration. Et qui sous-entend que tous les cadres qui ne sont pas issus des partis au pouvoir sont indignes de sa confiance et de celle du PR. D’ou l’exclusion, qui a pour corollaires la frustration des cadres compétents et leur départ massif vers d’autres milieux plus cléments.
Malhabile de s’ajuster aux exigences de la modernité, l’administration nigérienne souffre certainement de corruption, de clientélisme et de désorganisation. Mais ces pratiques, observées chez les petits et moyens fonctionnaires, ne sont que la reproduction résiduelle d’un système global de gouvernance, fondé lui-même sur la concussion, la prédation et l’informel.
Partant de ce faux diagnostic, le Président de la République et le Premier ministre ne peuvent qu’administrer une médication inappropriée. La panoplie de propositions énumérées le mercredi 02 mars, ne peut, au meilleur des cas, que servir de traitement symptomatique du mal de l’administration. La charge virale reste, elle, toujours intacte.
La troisième erreur monumentale réside, sans doute, dans le temps mis avant de se décider à intervenir. En effet, il est particulièrement surprenant de constater, que c’est après six longues années passées aux commandes de l’Etat que Tandja Mamadou et Hama Amadou se résolvent à passer à l’action. Prise de conscience collective tardive ? Volonté précoce d’en découdre avec la mal gouvernance au cours du second mandat ? Dans tous les cas, l’intervention des deux premiers responsables de l’Etat rappelle, à bien d’égards, le médecin légiste qui statue longtemps après la mort du patient.

Six ans d’impunité

Manifestement, en convoquant cette conférence des cadres, le président Tandja a juste voulu sacrifier à un rituel cher au régime du Conseil militaire suprême. Pour preuve, il a hâtivement mis fin aux interventions, alors même que la liste des orateurs s’allongeait. Dans sa synthèse, le modérateur du jour s’auto félicite : « tout ce que vous avez demandé est satisfait ». Il est temps donc de « se remettre au travail, au service de l’Etat » incite-t-il.
D’un revers de phrase, le Chef de l’Etat rejette, implicitement, la batterie de maux soulevés tantôt par le Premier ministre. Les critiques de ce dernier ont cependant deux mérites. D’une part celui de combler le vide de la critique de l’action gouvernementale, qui devrait émaner de l’opposition, mais désormais encline à soutenir à l’action du Président ; d’autre part de vider le plein d’autosatisfaction en matière de bonne gouvernance dont lui et ses ministres nous asséné durant les six ans passés.
En clôturant la réunion, le Président Tandja concède un aveu : « en six ans, nous avons refusé de sanctionner. ». Sincère confession ou simple bourde. Le langage est quand même clair : il a cautionné l’impunité.


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