Alternative Espaces Citoyens Niger
Décès de Ki-Zerbo

Conférence publique en hommage a l’illustre disparu

samedi 20 janvier 2007 par H B Tcherno

L’association « Alternative Espaces citoyens » a rendu hommage à l’historien burkinabé et panafricaniste affirmé, Joseph Ki-Zerbo, décédé le 04 décembre 2006 à Ouagadougou, à l’âge de 84 ans. Trois universitaires nigériens, Pr Djibo Hamani, Djouldé Laya et Mai Korema Zakari ont tenu, au cours d’une conférence publique dans les locaux de l’association, à saluer la mémoire du premier africain agrégé d’Histoire et auteur du premier ouvrage sur l’histoire générale de l’Afrique.

Rendre hommage à un homme de la qualité du Professeur Joseph Ki-Zerbo est un « pari difficile à tenir », a averti d’emblée l’historien Djibo Hamani, dans la mesure où « le défunt est un monument », un grand homme qui « a participé profondément au réveil de l’Afrique, à la conscientisation des Africains ». Lui-même professeur d’histoire à l’Université de Niamey, Djibo Hamani soutient que l’œuvre de Ki-Zerbo doit servir de bréviaire à tous les chercheurs en sciences sociales de par « sa portée multidimensionnelle ». Abordant la problématique des langues africaines, le sociologue Djouldé Laya trouve dans la « foisonnante » écriture de Ki-Zerbo « une perspective sociologique » en ce sens que l’approche de celui-ci retrace « l’évolution des sociétés », un abord essentiel pour étudier les langues de nos sociétés.

« Toute société a une histoire »

Dans son ouvrage « L’Afrique noire, des origines à nos jours », Joseph Ki-Zerbo a administré une « réplique retentissante » à ceux qui pensaient que l’Afrique est dépourvue d’histoire. Cet ouvrage constitue « une réplique à cette vision », faite avec « bravoure et panache », a ajouté l’historien Mai Korema Zakari. L’histoire étant l’évolution des mouvements des sociétés, « toutes les sociétés ont une histoire », a ajouté Djibo Hamani qui associe l’œuvre de Ki-Zerbo à celle de Cheick Anta Diop, elle-même précédée de l’entreprise intellectuelle construite par des hommes illustres comme Aimé Césaire, Léopold Senghor, les Afro-américains qui avaient « un même combat, même s’ils ne sont pas tout à fait de la même génération ». Historien de renom, Ki-Zerbo a, selon Djibo Hamani, « abattu » cette « bêtise » qui entretient un « matraquage idéologique fait, avec un objectif purement culturel », qui doit « justifier la colonisation et son caractère inhumain ou la traite des noirs ». C’est donc contre « ce conditionnement culturel » que des Africains, comme l’historien burkinabé, ont osé s’élever à travers la littérature et par le « concret ». Ce contrecoup a permis, soutient M. Hamani, à « démystifier l’Histoire, telle que présidée par l’Europe », à un moment où cette question ne s’était jamais posée au niveau des Africains.

Ki-Zerbo, un panafricaniste confirmé

Burkinabé d’origine, Ki-Zerbo ne se contentait pas seulement de l’Histoire de son pays, ou de l’Afrique occidentale, « il voulait une Histoire de l’Afrique ». Ses écrits attestent de son engagement panafricaniste. Très tôt, l’historien avait situé ses travaux dans une dynamique de « réhabilitation de l’identité africaine qui était bafouée et négligée par la présentation qu’en faisaient les scientifiques européens », note Mai Korema Zakari.

A la fois directeur du premier volume de « l’Histoire générale de l’Afrique » et précurseur du Conseil africain et malgache de l’enseignement supérieur (Cames), Ki-Zerbo a su donner le souffle « à une certaine autonomie sur le plan académique aux universitaires africains », qui jadis, étaient contraints de soumettre leur dossier en France pour se faire inscrire sur des listes d’aptitudes, en somme « une situation de sujétion. » Pourfendeur invétéré du système colonial, le premier agrégé d’Histoire en Afrique était également un chantre « du panafricanisme, de l’anticolonialisme et du sociologisme ». Il a constamment cherché à « montrer que l’Afrique a des valeurs et (que) l’Afrique peut en fait résoudre ses problèmes elle-même », ajoute Mai Korema.

Devant les épreuves coloniales qu’endurait le régime de Sékou Touré, à cause de sa position politique, Joseph Ki-Zerbo, à l’instar d’autres panafricanistes, comme le Nigérien Abdou Moumouni, s’était rendu en Guinée, « en véritable allié de l’acte à la parole ». Il y avait dispensé des enseignements pour poser les jalons de la formation des ressources humaines dans cette nouvelle République d’Afrique de l’Ouest. De l’avis de Mai Korema, « c’est une preuve irréfutable de panafricanisme ».

Dans son ouvrage « A quand l’Afrique ? », Joseph Ki-Zerbo soutient, en parlant des Africains, que tant qu’ils n’ont pas confiance en eux-mêmes, à leurs propres valeurs, et passent leur temps à imiter les autres, il est « évident que l’on ne peut pas aboutir à quelque chose de bon ou de valable ». Et, précise Djibo Hamani, « toute la lutte que Ki-Zerbo avait mené, était justement d’avoir confiance en soi, de partir de nos propres valeurs pour construire ou bâtir l’Afrique ». Dans cette perspective, il avait mis en place deux pôles de recherches, un centre d’étude de développement quand il était au Burkina au début des années 80, et un autre à Dakar sur la recherche sur le développement endogène.

Le développement est une affaire endogène

Ki-Zerbo avait rappelé, se souvient Djibo Hamani, que la mondialisation « n’est pas un fait nouveau et que nous devons la combattre parce que de toutes les façons, cette mondialisation va échouer ». L’historien souligne que « nous sommes dans la mondialisation depuis le 16ème siècle pour la plupart des régions africaines et depuis le 19ème siècle pour l’ensemble des régions de l’Afrique ». L’essentiel des activités économiques de l’Afrique est concentré dans les mains des « puissances étrangères ». A l’évidence, « nous ne contrôlons plus le devenir de notre économie », le seul changement opéré étant la dépendance de ce qu’on appelait le capitalisme à l’échelle mondiale, qui s’est unifié. Les grands possesseurs des richesses, « les capitaines des finances » n’ont plus de patrie ; ils seraient, par exemple d’origine française mais leurs intérêts se trouveraient soit en Chine, soit en Allemagne, en Russie ou aux USA. Paraphrasant Ki-Zerbo, Djibo Hamani pense que « au vu de tout cela, nous avons des économies mondiales en face, au lieu d’avoir des Etats ».

L’historien avait défendu, sa vie durant, deux aspects fondamentaux : le développement endogène et l’union africaine. Et tous les analystes, soutient Djibo Hamani, « sauf ceux qui ont fait de l’Histoire les yeux fermés », savaient que le développement de l’Afrique est « une affaire endogène ; donc nous devons partir des réalités locales qui sont les premières conditions de développement local pour créer... ». Ki-Zerbo a parlé de développement endogène parce qu’ « il sait que l’Europe s’est développée à partir de son environnement mondial et que cela n’est plus possible aujourd’hui ». On est loin, ajoute M. Hamani, de cette époque où on pouvait « mettre le monde entier à son service ». Selon lui, il n’y aura plus « les 150 ou 180 millions de personnes déportées en Amérique et appartenant aux Européens pour la production de la canne à sucre, du coton, de l’or et du cuivre, etc. ». En somme, le colonialisme « venu travailler pour l’Europe », doit affronter notre opposition dans l’ordre idéologique actuel.

« Vous ne pouvez (plus) mettre l’Afrique à votre service que de façon indirecte, comme le font les Américains ou les autres pays », a conclu Djibo Hamani, qui voit dans l’œuvre de Ki-Zerbo « déjà une critique » de ces puissances politique ou économique qui font « le maximum de bénéfice sur les économies des pays » avec lesquelles elles ont des relations, souvent « obliques ».

Son dernier combat était la lutte contre l’impunité Régulièrement élu à l’Assemblée nationale burkinabé, le professeur Ki-Zerbo a mené son dernier combat politique contre l’impunité, au sein du Collectif des organisations de masse et des partis politiques de son pays, créé en 1998, au lendemain de l’assassinat du journaliste émérite Norbert Zongo. Affectueusement appelé « le baobab », il n’aura pas été seulement que chercheur, c’est aussi un homme politique. Ayant contracté le « virus » de la politique depuis sa vie d’étudiant, Ki-Zerbo a présidé des associations estudiantines de son pays et d’Afrique avant de s’engager « pleinement » dans la politique, à la fin des années 50, lorsqu’il créa le Mouvement de libération nationale (MLN). Panafricaniste et socialiste, Joseph Ki-Zerbo a milité pour l’indépendance des Etats d’Afrique et a battu campagne pour obtenir le « Non » au référendum proposé par le président français, le Général De Gaulle.

SAIDOU Djibril et Balkissa Hamidou


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