Alternative Espaces Citoyens Niger
Enseignement Supérieur

Gloires et misères du mouvement étudiant

lundi 17 décembre 2007 par H B Tcherno

La puissante Union des Etudiants Nigériens à l’Université de Niamey (Uenun), qui a fait trembler tant de régimes, n’est plus que l’ombre d’elle même. La misère et la persécution ont fini par jeter « la base » de cette structure estudiantine dans la résignation.

Le déclin du syndicalisme nigérien n’a pas épargné le mouvement étudiant dont le manque de combativité semble aujourd’hui avoir atteint le seuil critique. Autrefois, les étudiants étaient décidés à avoir gain de cause quand ils engageaient un mouvement, et bénéficiaient de larges soutiens dans l’opinion. A contrario, aujourd’hui, ils font preuve de somnolence même lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts vitaux, comme le traduit éloquemment la crise actuelle autour des œuvres universitaires. Il est vrai que le mouvement a connu une évolution en dents de scie. Les années 90 et antérieures correspondent à la période d’apogée, tandis que le moment actuel est celui de l’affaissement total de la capacité de mobilisation du syndicat. L’âge d’or du mouvement La période 1990 -91 coïncide avec l’âge d’or du mouvement étudiant. A cette époque, les étudiants étaient la pierre angulaire du changement. Et pour cause ! Ce sont eux qui ont donné le coup d’envoi de la revendication démocratique. Alors que l’Union des Syndicats des Travailleurs du Niger (USTN) hésitait encore à tourner la page de la « participation responsable », le syndicat étudiant va inscrire dans sa plate-forme revendicative, la réclamation du pluralisme politique. Le mouvement prendra un tournant historique le 9 février 1990, lorsque les étudiants vont enterrer trois des leurs (Alio Nahantchi, Issaka Kaine, Abdou Maman Saguir), froidement abattus sur le pont Kennedy, rebaptisé depuis lors Pont des Martyrs par les scolaires. Cette répression barbare a sonnée la cloche de la révolte et ouvert la voie de la montée en puissance du mouvement qui va atteindre le pic de la montagne en 1991. Depuis la renaissance (1987), le campus universitaire était redevenu un haut lieu de la contestation politique ; l’Uenun une grosse machine de fabrication et distribution de tracts subversifs. La « section mère » de l’USN avait aussi une force de frappe terrible, grâce à l’encadrement de la Commission des affaires sociales et de l’ordre (CASO), une sorte de « police interne », qui tenait tête aux forces anti-émeutes. En raison de leur activisme politique, les étudiants faisaient l’objet de séduction de la part des leaders politiques qui tentent de s’attirer leur sympathie. Chaque parti voulait recruter le maximum de militants au sein du campus, car les étudiants représentent une force de contestation, à laquelle on peut recourir en cas de nécessité. En tant que groupe social, leur soutien est aussi capital dans le dénouement des compétitions électorales. Le potentiel électoral, l’esprit vindicatif et le courage des étudiants vont les propulser au devant de la scène, et en faire des interlocuteurs privilégiés dans la prise de certaines décisions concernant la vie de la nation. Même sous le régime d’exception de Seyni Kountché, les étudiants n’ont pas baissé la garde jusqu’à mai 1983, qui se solda par l’enrôlement forcée dans l’armée des meneurs et l’exil d’autres. C’est sous la « décrispation » entamée par le Général Ali Saibou que le mouvement étudiant va prendre véritablement son envol, atteignant son apogée lors de la phase préparatoire de la Conférence nationale souveraine (CNS), en jouant un rôle considérable au sein du Comité de Coordination des Luttes Démocratiques (CCLD).

Avec un quota de 100 délégués, en majorité des étudiants, l’USN faisait partie des grands groupes qui ont imprimé la marche à suivre à notre CNS. Bien que n’ayant pas pris part au vote, leur position a été déterminante dans la nomination du PM de transition, des membres du Haut Conseil de la République (HCR) et la prise des décisions notamment relatives au cahier de charges du chef du Gouvernement post-conférence nationale. Pendant l’ère de gloire, les étudiants avaient la certitude d’être investis d’une mission d’avant-garde, de lutte contre « l’impérialisme et ses valets locaux ». Le campus était devenu une sorte de « tour de contrôle » des dérapages du pouvoir.

Le rôle joué par le syndicat étudiant avant et pendant la CNS va permettre à ses militants de récolter de nombreux acquis. Mais, la lune de miel avec les nouvelles autorités ne durera que le temps des noces. Signe prémonitoire, les trois mois qu’a durée cette rencontre historique ont montré qu’au contact des billets de banque, les étudiants peuvent perdre leur latin et être complices de magouilles honteuses.

Amorce de déclin

Les étudiants n’ont pas eu droit au renvoi de l’ascenseur auquel ils s’attendaient légitimement. A contrario, les nouveaux dirigeants ont fait de la déstabilisation de leurs anciens associés la condition sine qua non de la survie de leur régime. Très vite, les étudiants vont déchantés avec la détérioration rapide de leurs relations avec leurs alliés d’hier. La mort de l’étudiant Tahirou Harouna, tombé sur le campus universitaire, est l’illustration macabre du divorce entre les étudiants et leurs amis des « forces démocratiques ». La remise en cause des acquis obtenus de haute lutte s’est accélérée sous le régime de la cohabitation en 1995, qui a vu le retour des caciques du Mnsd parti Etat au pouvoir. Réduction drastique de l’enveloppe des bourses, nouveaux critères d’attribution de bourses, fermeture des cités annexes, résiliation des contrats de bail pour les étudiants à l’extérieur, suppression des billets d’avion et de bus pour le retour des étudiants en vacances, perte de bourses d’équipement et de vacances, etc. Cette avalanche de mesures sévères a été perçue par les étudiants comme un signe de vengeance du PM de l’époque qui nourrirait une haine tenace contre les étudiants coupables d’avoir voulu « enterrer » son parti pendant la CNS.

La misère des étudiants a atteint son paroxysme sous les quelques mois de primature de Hama Amadou. Pris entre le marteau de la répression barbare et l’enclume de la faim, les étudiants qui n’en pouvaient plus entrèrent en désobéissance civile en janvier 1996, sans que leur mouvement rencontre d’oreilles attentives, ou suscite la moindre réaction de compassion.

C’est donc sans surprise que depuis leur base de repli - le campus a été fermé - les dirigeants du syndicat étudiant ont fait circulé une note d’information à travers laquelle ils se félicitent de la chute brutale du régime de la III République. Offensive de charme ratée, car la junte militaire, qui a confisqué le pouvoir le 27 janvier 1996, n’avait aucun penchant pour les étudiants. Facette qu’elle n’a pas tardé à montrer au grand jour. Alors que des groupes sociaux comme la chefferie traditionnelle, le monde rural, la samariya, étaient en surnombre, deux places seulement ont été accordées aux scolaires lors des assises du Forum national pour le renouveau démocratique, convoqué par la junte pour baliser le terrain du hold up électoral au bénéfice de son chef suprême. Une claque qui a donné le coup d’accélérateur au processus d’affaiblissement du mouvement étudiant. Nourrissant la peur d’un réveil brutal, la junte militaire va tenter de décapiter le mouvement scolaire, en signant une ordonnance consacrant la désaffiliation théorique des collégiens et lycéens de l’USN. Une initiative qui vise à isoler l’Uenun de ses soutiens stratégiques. A ces mesures coercitives, la junte va adjoindre d’autres représailles : refus du paiement de bourses, de subvention du restaurant universitaire, harcèlement des parents des dirigeants étudiants...

Cette panoplie de mesures drastiques va plonger le mouvement étudiant dans une profonde léthargie. Fortement menacé dans son existence, aujourd’hui, c’est une lutte de survie qu’il mène contre des forces obscures qui cherchent sa mort.

Signes cliniques de son état de santé précaire, le jargon marxiste a disparu du langage des héritiers de Amadou Boubacar ; et la plupart des étudiants se sont désengagés de toute action syndicale. La redoutable Caso a perdu sa force de frappe, en raison du recrutement de beaucoup de ses membres au sein de la police. Parmi les causes d’affaiblissement, l’abandon du terrain syndical par la plupart des cadres intrépides qui préfèrent consacrer leurs énergies à leurs nouveaux recruteurs que sont les partis politiques. L’immixtion des hommes politiques dans les affaires internes des étudiants a eu pour conséquences l’émiettement du mouvement. Dérives regrettables Au fil des ans, la célèbre place Amadou Boubacar d’où partait, il y a quelques années, les grandes décisions concernant l’avenir de notre pays, est devenue un ring où on ne comprend seulement que le langage des muscles. En effet, aujourd’hui, lors des Assemblées générales, ce n’est plus la force des arguments qui prévaut, mais les arguments de la force. La nouvelle génération d’étudiants peine a trouvé ses marques. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux s’intéressent beaucoup plus à la musique Rap qu’à la lecture des œuvres de Lénine, Che Guevara et Mao. Alors que dans les années 80-90, les débats idéologiques faisaient rage entre étudiants maoïstes, guevaristes, troskystes, léninistes, sankaristes, lumumbistes au nom de l’internationalisme prolétarien et de l’anti-impérialisme ; aujourd’hui, les rixes opposent des pro-Ousmane (Président du parlement) aux pro-Hama (Premier ministre), voire comble de ridicule de pro-Abouba Ganda (élu local et Président de la Fédération nigérienne de lutte traditionnelle). Les rivalités et concurrences entre groupes obéissant plus à des chapelles politiques qu’aux préoccupations réelles des militants vont accélérer la décrépitude du mouvement qui a atteint le creux de la vague avec l’arrivée a la tête du CD des étudiants inscrits dans aucune faculté. La mésentente entre les dirigeants syndicaux a atteint son paroxysme avec l’expulsion des membres du CD de la Cité Universitaire. En vertu d’une règle non écrite, les dirigeants ont droit à des chambres individuelles au campus. La violence était telle qu’en novembre 2005, le gouvernement avait envisagé la création d’un commissariat au sein de la cité pour « pacifier » le campus et mettre fin aux actes d’intolérance entre bandes rivales. Ces conflits ont fini par sceller le déclin du mouvement étudiant. Le CD décapité, l’Uenun se retrouve seule sur le terrain de la lutte, sans ses soutiens traditionnels que sont les élèves du primaire et secondaire. Et comme un malheur ne vient jamais seul, les syndicats sont totalement affaiblis. Dans le même temps, les partis politiques d’obédience progressiste ont coupé les ponts avec le milieu étudiant, laissant le terrain aux forces conservatrices. Cet abandon s’est traduit par un manque d’encadrement idéologique des étudiants et donc de culture politique. Cette absence de jonctions entre les forces progressistes et le syndicat étudiant va porter un coup rude au mouvement qui se retrouve orphelin de ses principaux appuis. Aujourd’hui pourtant, les étudiants n’ont pas rendu les armes face à ce qu’ils appellent « la réaction ». « La lutte continue » grâce à la détermination de quelques « esprits éclairés », mais la mayonnaise ne prend pas. Les raisons du manque de mobilisation sont multiples : désunion, découragement lié aux années blanches, perte de repères ; tout cela ajouté aux raisons évoquées plus haut. Quadrillés de partout, les « camarades » du campus essaient de sauver ce qui peut l’être. Leur mouvement parviendra t-il a relever la tête ? Il est vrai qu’on ne peut pas refaire le monde, mais un renversement de tendance est toujours possible. L’essor d’un courant altermondialiste dans notre pays pourrait aider le mouvement étudiant à se réorganiser. Il leur revient de saisir la perche.

H.B.Tcherno


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