Hommage à Aimé Césaire
jeudi 8 mai 2008
Après une longue vie frôlant le siècle,
Une vie de combat, d’intenses activités,
Une vie pour montrer la voie,
Pour refuser la résignation, l’humiliation, l’injustice, cette bêtise humaine,
Pour faire triompher la liberté, l’égalité, la fraternité entre les peuples, la paix.
Après avoir affranchi tout un peuple, ton peuple,
Après avoir éveillé tous les damnés de la terre et leur avoir donné l’espoir de vivre,
Tu es parti,
Oui tu t’es éteint un jeudi, dix septième jour du mois d’avril de l’année 2008.
A une période de grande chaleur où l’Afrique intertropicale, ton Afrique, le berceau de tes aïeux et, au-delà, toute la zone tropicale, zone à laquelle appartient ta Martinique natale, se morfond sous un soleil de plomb,
Quelques jours avant, nous avions été préparés à accepter ton départ définitif, par les médias monde qui nous annonçaient ton combat contre la maladie qui, cette fois, laissait présager qu’il s’agissait de l’ultime combat,
Tu es parti, empruntant le chemin du voyage sans retour,
Comme l’avaient fait, il y a quelques siècles de cela, tes lointains ancêtres, en joignant les deux rives de l’Atlantique dans des conditions effroyables, parqués dans les cales immondes des négriers, ballottés par les vagues, tenaillés par le mal de mer, jetés, pour certains, par-dessus bord, s’enfonçant dans les eaux profondes de l’océan pour servir de pâture aux requins. Un véritable enfer !
Après ce premier enfer, il y eut un second plus atroce encore ! Les horreurs vécues dans les plantations où, chaque jour, pour le nègre réduit à l’état de bête de somme, marqué au besoin au fer rouge, la vie commençait par des coups de fouet et s’achevait par des coups de fouet.
Les plantations où, chaque jour, le nègre est condamné à produire sans relâche et davantage pour faire la fortune de quelques goulus dodus qui passent le clair de leur temps à forniquer et à ingurgiter le rhum, l’alcool de canne à sucre, fruit du labeur du nègre, le nègre qui ne connaît de véritable repos qu’avec la mort ! Bref, au quotidien, la vie de la plantation, c’est le Nègre battu, le Nègre torturé, le Nègre chosifié, le Nègre surexploité.
Puis il y eut la révolte, une révolte sourde qui surgit du fond des taudis des nègres,
Puis il y eut l’étincelle, il y eut Toussaint Louverture et son combat pour la restauration de la dignité bafouée de l’homme noir.
Combat que tu retraces fort bien dans La Tragédie du roi Christophe.
Un combat qui est une véritable leçon de volonté, de bravoure, de courage, donnée à l’humanité toute entière.
Un combat sans pareil au cours duquel une armée de Nègres en guenilles affamés, munis d’armes rudimentaires, mus par la seule force de leur foi à un avenir meilleur, défie et défait l’une des premières armées d’Europe, l’armée de Napoléon Bonaparte, dont les survivants sont condamnés à fuir comme des rats, à abandonner leur cher Saint Domingue entre les mains de ceux-là mêmes qu’ils avaient toujours considérés et traités comme des moins que rien, ceux-là qui, dès lors, eurent le loisir de redonner à l’île son nom d’origine en proclamant la République indépendante d’Haïti. C’était le 1er janvier 1804.
Une belle victoire des dominés sur leurs bourreaux !
Une victoire qui révèle qu’aucun peuple, qu’aucune race, n’a le monopole des hauts faits, le monopole de l’intelligence, du génie créateur, du savoir et du savoir faire, qu’aucun ordre social, si bien enraciné soit-il, n’est éternel,
Une victoire qui révèle également l’inanité de la théorie et de la pratique de la graduation des races humaines en fonction de la pigmentation de leur peau.
Par la suite, il y eut d’autres pour poursuivre, chacun à sa façon, ce combat,
C’est ainsi qu’il y eut Marcus Garvey, Martin Luther King, Malcom X, et j’en passe,
Bien sûr, il y eut aussi Toi, le poète, le chantre de la négritude, avec tes compagnons de la négritude, avec tes armes miraculeuses, ta magie du verbe, ta poésie surréaliste dont toi seul détient le secret véritable et qui est fort bien reflétée dans ton palpitant Cahier d’un retour au pays natal.
A cette poésie surréaliste, tu as adjoint un autre genre littéraire : « le théâtre de combat », en écrivant, entre autres, La Tragédie du roi Christophe, ouvrage déjà cité, et Une saison au Congo où tu dépeins avec un style très captivant le drame du Congo indépendant, le martyre de Patrice Lumumba, l’incompris, l’indexé, dont le sort, au niveau des forces du mal, était déjà scellé ; où tu relèves déjà le vacillement de l’Afrique indépendante, une Afrique au sein de laquelle des termes comme solidarité, fraternité, défense de l’intérêt général, intégration sonnent mal, une Afrique où la règle cardinale semble être : chacun pour soi. Le décor était bien planté : la perpétuation de la servitude, de la dépendance, du sous-développement, était bien assurée. Les ex-colons avaient de beaux jours devant eux !
Ce combat, que tu mènes encore avec beaucoup plus de lucidité, plus de vivacité dans un texte hautement politique : Discours sur le colonialisme où tu mets à nu les inéquités, les dégâts, les affres, la stupidité du système colonial, expression achevée de la bestialité, de l’animal humain, du colonisateur.
Aujourd’hui, le vide créé par ta disparition physique désole tout un peuple, et, au-delà, tous ceux qui, de par le monde, se reconnaissent dans ta lutte,
Césaire Aimé, tu es parti, mais tu as laissé un important héritage, une école, une voie, qui comme un phare continuera à éclairer, à guider tes compatriotes, à témoigner que tu es toujours du monde des vivants, à donner tout son sens à la parole de l’autre poète :
« Les morts ne sont pas morts ».
Oui Césaire Aimé, tu n’es pas mort, tu n’as fait qu’émigrer,
Tu n’as fait qu’aller occuper l’observatoire où, de ta hauteur, tu vérifieras si tes compatriotes ont bien retenu la leçon,
La différence, c’est que tu ne participeras plus directement à la lutte,
Repose en paix fils d’Afrique, fils de Martinique.
Tu fais partie de la race des grands hommes qui font honneur à l’humanité,
De ces hommes et femmes qui ont marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de l’humanité,
De ces hommes et femmes devant lesquels même leurs adversaires les plus opiniâtres, même les orgueilleux pleins de gloriole, savent se faire humbles,
Aujourd’hui que tu n’es plus, l’Etat français te rend un hommage en décrétant des obsèques nationales, un honneur auquel, tout au long de l’histoire de la France républicaine, seuls, dans le monde des lettres, trois de ses fils ont jusqu’ici eu droit : Victor Hugo, Paul Valéry et Colette. Tu en es le quatrième, Toi le nègre bon teint, l’homme de couleur comme ils se plaisent à le dire, celui dont « les ancêtres n’ont inventé ni la poudre, ni la boussole », mais celui qui s’est révélé à la face du monde et qui a acquis la déférence d’un très large public à cause précisément de la justesse et de la noblesse de son combat.
Le chef de l’Etat français ainsi que d’autres personnalités politiques françaises, particulièrement certains de tes camarades de gauche, ont fait le déplacement pour venir se recueillir devant ton cercueil et te conduire à ta dernière demeure.
Ce témoignage officiel de reconnaissance de ta dimension de grand homme de culture et d’action, ainsi que le fait qu’à l’échelle du monde, des Caraïbes jusqu’au lointain sud-est asiatique, des milliers de téléspectateurs ont suivi avec beaucoup d’attention et de compassion tes obsèques, sont autant de preuves que tu n’as pas revendiqué en vain ta négritude, que ta lutte n’a pas été vaine, que sa portée a largement dépassé le cadre de ta Martinique natale et même de ton Afrique mère.
Avec ta mort qui intervient quelques mois seulement après celle de l’Historien Joseph KI ZERBO, cet autre digne fils de l’Afrique, c’est un autre fromager qui tombe.
Césaire Aimé ! Nul doute, tu relèves de l’Universel. Repose en paix ! le poète, l’homme d’action. Amen !
Maïkoréma ZAKARI Historien à l’Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH)
Université Abdou Moumouni de Niamey
