Alternative Espaces Citoyens Niger
Référendum pour une nouvelle constitution

Vers le Césarisme démocratique

mercredi 15 juillet 2009 par Souley Adji

« On ne doit pas être surpris de voir que tout est par terre au Niger. Toute mission a besoin de l’homme qu’il lui faut ! » avait un jour souligné, Tandja Mamadou, résumant peut-être ainsi l’état d’esprit général de la soldatesque, alors même que le peuple venait de placer démocratiquement Mahamane Ousmane à la tête de l’Etat. Candidat malheureux, il trouvait en fait ultrarapide voire insolite l’ascension politique du statisticien du Bureau d’Ordre et de Méthode à la Présidence puisque celui-ci n’avait jusque-là fait ses preuves que dans les chiffres et nullement dans le commandement. Le novice sera effectivement renversé par une junte, dont le chef, quoique gradé de l’armée, n’avait lui-même aucune expérience de cette nature et il finira, lui, mortellement évincé du pouvoir. Tout aussi piètre politicien, le Général Ali Saibou avait, une décennie auparavant, dû céder la réalité du pouvoir aux challengers civils sous la pression de mouvements sociaux. Le dénominateur commun à tous ces leaders semble être leur amateurisme en matière de commandement politique. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, aucun d’eux n’a pu terminer normalement son mandat, d’autant plus que l’économie nationale était exsangue. Si la variable personnelle peut effectivement influer significativement sur le cours politique, elle peut surtout déterminer le sort d’une nation.

Est-il donc écrit quelque part qu’au Niger, seules les transitions politiques iront normalement à leur terme, pendant que les régimes politiques établis consécutivement à un coup de force voire démocratiquement n’y parviendront jamais ? Outre les deux transitions politiques de l’aube et de la fin des années 1990, l’une assurée par le Haut conseil de la République, l’autre par le Conseil de Réconciliation Nationale, depuis l’Indépendance, tous les régimes politiques ont en effet, d’une manière ou d’une autre, été écourtés. Pendant qu’il était encore au pouvoir, seul Seyni Kountché a passé de son lit d’hôpital dans l’au-delà.

L’héritage prétorien

Il se pose par conséquent fatalement une question de succession politique au Niger, surtout depuis la disparition de ce dernier, dont le pouvoir, exercé sans partage ni concessions aucunes, est le dernier à avoir connu une certaine longévité. Et donc à avoir profondément marqué les Nigériens. Et surtout nombre d’officiers et de sous-officiers inscrits à son école. Même une fois intervenue la démocratisation, cette conception du pouvoir semblait la meilleure possible, puisqu’elle serait source de stabilité et facteur de développement. A cause de cette empreinte prétorienne, la culture politique de l’élite militaire nigérienne est restée fondamentalement marquée par les notions d’unicité du pouvoir, de discipline et d’apaisement. Retrouvant un prototype de cette école, les chefs de l’armée trouvèrent dans l’avènement de Tandja au pouvoir suprême, en 1999, l’occasion en or de régler, une fois pour toutes, la question de la fameuse restauration de l’autorité de l’Etat, en fait la restauration de la suprématie de l’élite militaire sur la société. La tentative de restauration autoritaire amorcée avec le Général Baré, en janvier 1996, avorta vite faute de stratégie réfléchie de reconquête d’une part et de légitimité avérée d’autre part, les partis politiques demeurant encore forts ainsi que les mythes fondateurs de démocratie, d’Etat de droit et de Bonne gouvernance. Avec Tandja, vieux routier de l’armée et de la politique et pétri d’intrigues et de manœuvres, l’entreprise paraissait jouable. Celui-ci réussit d’abord à dompter et à se jouer de la classe politique. Si selon l’adage chinois, la meilleure victoire est celle qu’on remporte sur ses alliés, force est de constater que successivement Hama Amadou, Mahamadou Issoufou et Mahamane Ousmane, qui, un temps, donnèrent l’illusion de tirer leur épingle du jeu avec bonheur, furent les dindons de la farce, au point où aujourd’hui, les deux premiers sont devenus ses farouches adversaires et le troisième dans l’expectative. Il entreprit ensuite, avec la bénédiction de l’élite militaire, d’assurer une recomposition au forceps du paysage politique, de manière à diminuer l’emprise et le contrôle des partis politiques sur l’Etat dans l’intention à peine affichée d’instaurer un parti-Etat central autour duquel devront graviter les autres forces politiques, dont l’entrée dans la sphère publique se ferait alors non plus par élection ou par représentation, mais bien par négociation ou par cooptation. Pour mieux marquer la rupture avec la gouvernance de type démocratique, et donc avec ses règles et ses principes cardinaux, l’environnement institutionnel démocratique devait lui-même être jeté par-dessus bord et donner lieu à un nouveau commencement : la VIe République. Non pas celle que les forces démocratiques ont contribué à accoucher en 1999, mais une toute nouvelle, habillée de vieux habits taillés sur mesure, allant de la couronne des chefs traditionnels à l’uniforme militaire en passant par le grand boubou brodé de l’homme d’affaires. Ce serait alors la revanche des forces conservatrices sur les challengers politiques et la société civile.

Une nouvelle democradura

D’où l’entrée en force dans le césarisme démocratique, ce mode de gouvernement, de type louis-bonapartiste, qui en appelle à la fois à un pouvoir fort et au suffrage universel. Pour cette mission, « l’homme qu’il faut » était donc Tandja, car le bonapartisme suppose comme condition préalable, un homme qui ne fléchit devant aucune opposition ni pression, soit-elle nationale ou internationale, et en cela prédisposé à tordre allégrement le cou aussi bien aux dispositions constitutionnelles qu’aux mandataires et protestataires, pour ensuite convoquer le peuple, via un référendum, en vue de sa légitimation ex post. Quant à ses provisions, le césarisme démocratique procède principalement par un usage effréné du clientélisme et du courtage politique. Afin de s’aliéner la confiance des classes et fractions de classes composant la société, le pouvoir politique s’attelle à prendre en leur faveur des mesures économiques, parfois originales, parce que jurant avec l’orthodoxie financière. Ainsi, l’adoption d’une loi accordant des avantages financiers aux chefs traditionnels (du chef de province au chef de quartier), la hausse exponentielle du budget de l’armée, la mise en œuvre de mesures économiques en faveur de l’armée et des familles de soldats à travers le territoire, etc. De même, l’octroi récent d’une enveloppe de plus d’un demi milliard aux étudiants ainsi que la construction d’un logement sur le campus, l’opération remboursement intégral des dépôts à la défunte Caisse d’épargne, ou encore celle relative aux micro crédits en faveur des femmes rurales démunies, etc, la liste est longue d’actions visant à fidéliser ou à élargir la base sociale du régime. Les thuriféraires ont alors bon dos de rappeler sempiternellement que déjà préfet de Tahoua, Tandja eut à « s’illustrer » dans un vaste projet rural en faveur des populations de l’Ader. Les médias et les courtiers locaux et régionaux se chargeront ensuite de médiatiser et de plaider toutes les initiatives tape à l’oeil de son mandat, notamment l’installation d’une raffinerie à Zinder, la création du port sec à Dosso ou du barrage de Kandadji, l’exploitation du site d’Imouraren, etc. Ainsi se construit une illusion d’un pouvoir populaire, prédisposé à s’inscrire dans la durée, même de manière illégale.

Il s’agit donc d’une apparence de démocratie ou plus précisément une démocradura, dans la mesure où le peuple n’est que formellement sollicité et que certaines libertés sont encore possibles, mais le véritable pouvoir reste détenu par une élite militaire. En lieu et place des institutions démantelées, seront installées des structures fantoches, lesquelles, avec le temps, parviendront à s’institutionnaliser. Toute la vieille garde militaro-politique, naguère évincée, de même que les forces politiques traditionnelles reprendront du service. Si d’aventure Tandja se contentait d’un bonus de trois ans, comme inscrit dans la nouvelle Constitution, il aura alors passé exactement le même nombre d’années au pouvoir que Seyni Kountché, fondateur d’une dynastie militaire. En occultant cette dimension fondamentale dans l’analyse du cours politique actuel, l’on s’interdit du même coup toute compréhension de l’obstination du Président Tandja à poursuivre le Tazarce ainsi que l’importance des enjeux, lesquels ne se limitent donc pas à son seul sort. Cette erreur d’appréciation a ainsi fait croire aux leaders du FDD que l’armée était très éloignée du projet de restauration, alors qu’elle est l’épine dorsale même du césarisme démocratique. L’on peut alors mesurer avec beaucoup de clarté que la décennie passée au pouvoir par Tandja a permis aux forces réactionnaires, dont l’armée n’est pas la moindre, de se réorganiser, d’anesthésier les forces potentiellement contestataires et de se consolider. Déjà, l’octroi à celle-ci de pouvoirs exceptionnels dans le cadre du règlement de la rébellion armée au nord, n’avait pas, l’on s’en souvient, soulevé un immense tollé dans la classe politique, alors même que, en ayant obtenu carte blanche sur ce sujet, il était clair que pour l’armée, seul comptait le résultat, à savoir ici le retour de la paix, peu importe le prix à payer, notamment pour les populations.

Conclusion

Eu égard à ces éléments d’analyse, la lutte contre cette entreprise autoritaire parait donc d’autant plus ardue que toutes les précédentes luttes politiques, d’autant plus que les forces politiques et démocratiques semblent jusque-là inscrites dans des logiques d’action différentes voire opposées, et que la direction des luttes, très composite, reste assurée notamment par une noria de figures insuffisamment charismatiques, parfois controversées ou marquées par de forts clivages idéologiques voire de persistantes inimitiés. Aussi, la visibilité purement démocratique peine à irradier de même que l’unicité d’action, les acteurs majeurs ne poursuivant pas nécessairement tous les mêmes objectifs, tant les mobilisations politiques sont toujours multidimensionnelles. Du reste, le contexte international et sous-régional, assez léthargique, parait pour l’heure, peu enclin à favoriser le retour à un ordre démocratique souverain. D’où sans doute la nécessité de repenser fondamentalement les stratégies de lutte et de mobilisation, afin d’éviter le spontanéisme, les tergiversations et les combats d’arrière garde en recherchant au premier chef un rapprochement voire une fusion de toutes les forces et figures qui, véritablement sont engagées à tuer dans l’œuf le césarisme démocratique. Du discrédit total du projet bonapartiste et de la qualité des rapports avec les soutiens institutionnels du régime peut aussi toutefois dépendre l’issue de la lutte politique.


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