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- « Dans les jeunes démocraties africaines, rien de politiquement important ne peut s’effectuer sans le consentement de l’armée », p1
- « Jamais le budget de l’armée n’a été autant rehaussé que sous la présidence de Tandja Mamadou, comme pour rappeler que celui-ci est un ancien du corps, qui se doit d’œuvrer pour ses anciens frères d’armes », p1
- « Dans une lutte de classes, faute d’une définition claire de l’adversaire, l’on ne peut élaborer une stratégie viable et porteuse », p1
Il est généralement admis que le Niger est un laboratoire d’expériences politiques de première catégorie. On a tout essayé ou presque : régime de transition, type de régime semi-présidentiel, régime de type démocratique, cohabitation politique, coup d’Etat militaire au premier régime démocratiquement institué, longévité d’un premier ministre au gouvernement, rente à vie à un ancien Premier ministre, délibération des parlementaires en vue de s’octroyer d’énormes avantages financiers, une majorité parlementaire votant une motion de censure contre le Premier ministre, etc...
Sans en avoir l’air, ce catalogue guère exhaustif n’illustre pas seulement les ratés de la démocratisation, mais surtout l’exacerbation de la lutte des classes et strates sociales en vue de l’accès à l’Etat et à sa manne par différentes sortes de voies : autoritaire, consensuelle ou violente. S’il est plutôt normal de rentrer dans une maison par la porte, cette voie n’a pourtant pas souvent été privilégiée au cours de ce processus, tellement certains cherchent coûte que coûte à y entrer par la fenêtre parce que la porte est refermée derrière les entrants, d’autres par le toit parce que la porte et les fenêtres sont aussitôt verrouillées. Il s’ensuit une lutte âpre devant chaque accès, mettant la maison dans tous ses états, secouée qu’elle est par toute cette bousculade. A l’intérieur même, les traitements entre les uns et les autres sont diamétralement opposés. Elites civiles ou militaires, généralement urbaines, bureaucratie, bourgeoisie commerçante, troupes militaires, fronts armés rebelles, nombreux sont les acteurs cherchant à investir pacifiquement ou violemment l’Etat, principale source de réalisation et d’accumulation du capital dans ce pays ou le secteur privé est marginal. La multiplicité des expériences politiques n’est en fin de compte que le reflet des modes de prédation des ressources publiques, dont l’accès et le contrôle ne vont pas sans créer des conflits d’intérêts entre les classes et fractions de classes, nécessairement porteurs d’une instabilité politique.
« Dans les jeunes démocraties africaines, rien de politiquement important ne peut s’effectuer sans le consentement de l’armée »
Il manquait peut-être un seul truc pour que le Niger continue de garder définitivement son rang de grand atelier politique : un coup d’Etat civil orchestré par une élite militaire à un régime démocratique sans tambours ni trompettes, sans effusion de sang ni déclaration solennelle. C’est cela l’esprit du césarisme démocratique nigérien : une modification de la constitution en vue d’une prolongation de mandat présidentiel et l’avènement d’une nouvelle république. On prend les mêmes et on recommence sur de nouvelles bases ! Même l’armée algérienne n’avait récemment réussi qu’à renouveler une troisième fois le mandat de Bouteflika. Cela suffit pour qu’elle continue à gouverner par procuration et à jouir de ses nombreux avantages. C’est dire que dans les jeunes démocraties africaines, rien de politiquement important ne peut s’effectuer sans le consentement de l’armée. L’exemple malgache montre encore, si besoin est, que l’armée peut se moquer du jeu politique, en cherchant nullement à intervenir militairement, mais bien au contraire en laissant absolument les acteurs politiques à leurs vaines diatribes. S’il peut arriver que même en temps normal, la soldatesque se mette en posture de chercher à renverser un régime, ce ne sont évidemment pas les occasions ou les prétextes qui feraient défaut dans le cadre d’un régime de type démocratique, où récurrentes sont parfois les violations des dispositions constitutionnelles par la majorité présidentielle, notamment par le président de la République. Dés lors, si elle s’en abstient effectivement voire affiche une position d’apparente neutralité, c’est qu’elle n’y voit précisément aucun intérêt ou raison majeure susceptible de justifier sa propre intervention sur la scène politique. Cela voudra dire certainement que l’élite militaire trouverait mieux le maintien voire la pérennisation du cadre politique existant plus convenable à la sauvegarde de ses propres intérêts que l’organisation de nouvelles consultations électorales reposant sur les dispositions constitutionnelles.
« Jamais le budget de l’armée n’a été autant rehaussé que sous la présidence de Tandja Mamadou, comme pour rappeler que celui-ci est un ancien du corps, qui se doit d’œuvrer pour ses anciens frères d’armes »
Dans l’exemple typique du Niger, la dimension militaire reste lourdement pesante dans le processus démocratique initié en 1990 ; il n’ y a qu’à rappeler les nombreuses mutineries de la troupe, peut-être suscitées par une frange de l’élite militaire ou motivées par la précarité de leurs conditions de vie, ensuite la détention par l’armée de pouvoirs exceptionnels en vue du règlement de la question de la rébellion armée au nord et à l’est du pays, puis l’organisation de deux coups d’Etat en l’espace de trois ans, enfin le déploiement des forces armées afin de la sécurité du scrutin référendaire notamment. Par ailleurs, jamais le budget de l’armée n’a été autant rehaussé que sous la présidence de Tandja Mamadou, comme pour rappeler que celui-ci est un ancien du corps, qui se doit d’œuvrer pour ses anciens frères d’armes.
De la période de transition politique à nos jours, le Niger a connu quatre chefs d’Etat militaires, même si le dernier a pris sa retraite de l’armée en 1990. Le chef d’Etat civil du régime démocratique n’a pu terminer son mandat quinquennal, écourté au bout de trois ans de gouvernance seulement. De cette dynamique sociopolitique, il apparaît d’une part que l’armée est omniprésente dans tout le cours politique qu’elle a régenté pour une bonne part, de près ou de loin, en étant elle-même tantôt actrice, médiatrice ou adjudicataire. En cela, l’élite militaire ne peut bien entendu être totalement indifférente ou désintéressée, car en tant que force sociale, elle est non seulement traversée et partie prenante de la lutte des classes, mais peut elle-même déployer des stratégies d’accumulation, de survie ou de pérennisation de sa position institutionnelle. A cette fin, à quelle meilleure stratégie peut-elle avoir recours qu’au bonapartisme dés l’instant où se profile la fin du mandat de Tandja, sous l’égide duquel elle n’a jamais été aussi bien servie ? En cela, non seulement, nul ne pourrait la soupçonner d’être entrée dans la danse, mais encore et surtout, elle atteint son objectif principal, celui de tenir à distance les challengers civils des années 1990. Dès lors, toutes les récriminations et condamnations ne pourront se cristalliser que sur Tandja, soldat en service commandé, pilotant une transition de trois années, au terme desquelles l’on aura probablement trouvé « l’oiseau rare », susceptible d’être le candidat idéal aux présidentielles. C’est à cela que semble servir la transition politique, d’autant que le risque serait grand que, dans le cas d’un changement de régime, ne soient remises en cause les prébendes générées par la rente minière et pétrolière.
« Dans une lutte de classes, faute d’une définition claire de l’adversaire, l’on ne peut élaborer une stratégie viable et porteuse »
En effet, il serait loisible de postuler que, eu égard à son implication parfois directe dans le jeu politique, l’élite militaire nigérienne supporterait péniblement le retour au pouvoir de l’ex-Président Mahamane Ousmane, celui-là même qu’elle a aidé à renverser en 1996 pour instaurer un régime militaire répressif. La crainte de représailles en cas de come-back peut être un motif suffisant pour compromettre toute chance de réélection du premier Président démocratiquement élu ; de même, les manœuvres politiques supposées entourant l’échec de Mahamadou Issoufou contre le candidat Tandja en 1999 pourraient aussi influer sur la posture de l’élite militaire, laquelle peut tout aussi craindre une vindicte appropriée, dès lors même que l’homme traînait une image de « pacifiste », au point où il a, en 2004, été emmené à affirmer publiquement qu’il est le fils d’un « ancien combattant ». Dans la mesure où l’ex-Premier ministre Hama Amadou semblait en mauvaise posture pour être candidat aux présidentielles, l’un des deux présidentiables cités plus haut avait en effet le plus de chance de briguer avec succès la succession de Tandja, d’autant plus que le parti présidentiel était en proie à une profonde déconfiture. Dés l’instant où la probabilité que le candidat de la CDS ou celui du PNDS paraissait bien placé, et que se profilait la fin du mandat du Président Tandja, l’élite militaire, très méfiante, ne pouvait évidemment pas rester passive ou indifférente face à cette éventualité. Car, par-dessus le marché, le caractère versatile des deux leaders relativement à l’appréciation des situations et des acteurs politiques peut tendre à ne pas judiciairement rassurer l’élite militaire, souvent suspectée d’avoir trempée dans diverses affaires dont l’assassinat du Général Baré et les exactions contre les populations dans le nord du pays. En effet, les péripéties récurrentes de divorces, inimitiés, trahisons et réconciliations dans le cocon politique nigérien paraissent de nature à montrer la quasi absence de fermeté et de durabilité dans les positions de principe : rien ne pourrait alors garantir aux galonnés incriminés une totale amnistie et blanc-seing face aux injonctions des organisations humanitaires internationales et des partenaires techniques et financiers du Niger.
Eu égard à cette hypothèse d’une part et à l’importance des enjeux économiques et financiers en perspective d’autre part, la manœuvre bonapartiste semble avoir institutionnellement pris corps avec l’organisation d’un referendum et l’avènement prochain d’une nouvelle république, les forces politiques opposées au projet n’ayant à aucun moment suspecté l’armée d’en être véritablement le maître d’œuvre ni décelé les raisons politiques majeures du projet dans un contexte politique où, presque partout en Afrique, les forces conservatrices remettent en cause l’esprit démocratique de l’Etat ; or, dans une lutte de classes, faute d’une définition claire de l’adversaire, l’on ne peut élaborer une stratégie viable et porteuse. L’erreur serait de considérer, comme Hegel, que l’Histoire est faite par les Grands hommes, alors même que les peuples et les classes en sont les véritables artisans. En occultant l’appartenance de Tandja Mamadou et des gouvernants (à quelque niveau qu’ils se situent) à une classe sociale donnée, en l’occurrence celle de la bourgeoisie compradore, dont ils sont les représentants et défenseurs patentés, l’on risque de glisser malencontreusement dans les travers morbides de l’ethnocentrisme, du régionalisme ou de la xénophobie, autant de comportements aux antipodes d’un combat en vue de la défense de la citoyenneté et de la démocratie. Un telle ligne de conduite tendra nécessairement à produire les effets contraires, puisque dans la logique du bonapartisme, le peuple est un et indivisible, et en cela l’on ne fait donc qu’apporter de l’eau au moulin de l’armée, qui traditionnellement s’est érigée en champion de la défense de l’unité nationale ; elle verrait dès lors légitimée et confortée l’entreprise de restauration autoritaire en cours et dont elle ne semble nullement étrangère.
