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Crise politique au Nigeria

Démission de YAR’ADUA ?

jeudi 7 janvier 2010 par Souley Adji

Alors que la Communauté internationale a les yeux rivés sur le Niger, une crise politique tout aussi réelle couve chez son voisin nigérian et dont les conséquences tant pour la stabilité du pays que de la sous-région pourraient être dramatiques. Pays de 150 millions d’habitants, un des géants économiques de l’Afrique, le Nigeria joue surtout un rôle politique majeur en Afrique, notamment au sein de la Communauté économique de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) dont le siége est à Abuja. Pourtant, l’histoire récente du Nigeria est jalonnée de huit (8) coups d’Etat et par une insécurité politique chronique, nourrie par des tensions intercommunautaires, dont l’irréductible clivage nord-sud et par de fréquentes frondes religieuses, les dernières étant celles des Boko Haram dans l’Etat du Bornou, où un millier de jeunes gens furent décimés par l’armée puis celle des Kala Kato dans le Bauchi ou périrent des dizaines de fidèles. La zone pétrolifère du delta est pour sa part en proie à une rébellion irrédentiste meurtrière. Autant dire que ce pays est une véritable marmite en ébullition, dont le couvercle peut sauter à tout moment.

UN PRESIDENT SANS LEGITIMITE

Après la dictature et l’assassinat du Général Sani Abacha en juin 1998, une courte transition politique fut assurée par le Général Abdoulsalami, au terme de laquelle la classe politico- militaire de ce pays réussit à asseoir une certaine stabilité politique avec l’adoption d’une Constitution en 1999 - laquelle a permis d’accomplir deux (2) mandats successifs à Olusegun Obasanjo, tout aussi ancien prétorien. Ayant cherché à effectuer frauduleusement un troisième mandat (Tazarce), à travers une modification de la Constitution, ce dernier, notoirement accusé d’actes de corruption et de gabegie, dut, la mort dans l’âme, se résoudre à respecter la constitution, le parlement ayant massivement rejeté sa demande. Le principe non écrit de l’alternance nord-sud au pouvoir pourrait donc être respecté. Ne baissant pas les bras, il réussit à imposer la candidature d’une obscure personnalité du nord à la Présidence, au titre de son parti, le People’s Democratic Party (PDP). Ce fut ainsi que le gouverneur de Katsina, en l’occurrence, Umaru Musa Yar’Adua, dont le défunt frère était un proche, fut, contre toute attente, élu à la magistrature suprême à la suite d’un scrutin fort controversé, où périrent des centaines de personnes. Il devint ainsi le seul chef d’Etat nigérian à avoir fréquenté l’Université. Objet de lourds contentieux politiques, l’élection de la marionnette ne fut validée que vingt (20) mois plus tard par la Haute cour, alors même que les rapports des observateurs internationaux étaient sans équivoque. Ainsi, le chef de la mission d’observateurs de l’Union européenne, avait notamment déclaré que "ces élections n’ont pas été à la hauteur des espoirs et des attentes du peuple nigé rian, et le processus ne peut pas être considéré comme crédible."Allant dans le même sens, le Département d’Etat américain avait pour sa part parlé d’ "élections imparfaites et, dans certains cas, extrêmement imparfaites". Les principales ONG et associations de la société civile nigériane, avaient, quant à elles, demandé l’annulation pure et simple du scrutin, estimant qu’il ne s’agissait en fait que d’une vaste mascarade ne conférant aucune légitimité au nouvel entrant.

Malgré l’arrêt de la Cour, l’Opposition, notamment l’ANPP, ne s’était bien entendu, pas interdit de continuer à le considérer toujours comme mal élu et de refuser de composer avec lui tout en fustigeant le holp-up électoral. Dans ce pays où les chefs d’Etat sont généralement charismatiques et exercent un vrai leadership, le nouveau Président parait, lui, parait être un homme effacé, terne et mou, y compris sur le plan international, comme s’il n’était pas à la hauteur de sa nouvelle fonction. A cause de cette présidence quasi invisible, les Nigérians le surnomment Baba Go Slow, ou la Présidence Go Slow, en référence à la lenteur propre à certaines voies de la circulation de Lagos. En réponse à cette attitude inhabituelle au plus haut sommet de l’Etat, où d’ordinaire, les tenants affichent leur personnalité, Yar’Adua se plait, lui, à dire simplement, qu’il aime beaucoup penser et planifier avant d’agir. Mais, c’est précisément ce long temps pris pour la réflexion que ses compatriotes lui reprochent, d’autant plus que leurs conditions de vie ne cessent de se dégrader.

L’universitaire nigérian et également Directeur du Centre pour la Démocratie et le Développement (CDD), Dr Jibrin Ibrahim, pense, lui, que le Président est en fait « un homme très introverti » et trouve en lui un défaut de communication, lequel, selon lui, montre son mépris total de l’électorat, du fait précisément de l’illégitimité de son élection et de son mandat : « si on ne doit rien aux gens, on peut les ignorer proprement », souligne t-il ! En fait, le politologue fait ici allusion aux fraudes massives, à la corruption généralisée et aux violences mortelles qui ont caractérisé le scrutin d’avril 2007. Les résultats économiques ne sont pas non plus réjouissants, les pratiques népotiques antérieures ayant rapidement refait surface pendant même qu’on est à mi mandat. D’après l’analyste, la lutte anti-corruption a sérieusement ralenti par rapport au début et il faut craindre que cela ne soit délibéré. Le mentor politique, Obasanjo, désormais à l’abri de la justice, reste toujours aux aguets et tirerait les ficelles du pouvoir et de nominations de concert avec les magnats du parti.

Dans le fond, l’apparente impuissance de Yar’Adua semble liée à son état maladif, qui le fait clouer au lit, en soins intensifs à Abuja, car parfois lucide seulement quelques heures par jour ou en traitement médical à l’étranger durant des semaines. En 2007 déjà, il s’était effondré lors d’un meeting de campagne et il avait fallu le doper à outrance pour qu’il parvienne à tenir bon le restant du processus. Jamais le Nigeria n’avait été gouverné de la sorte, avec autant de légèreté, de faiblesse et d’invisibilité, comme une gouvernance par procuration. C’est pourquoi, avec le recul, l’Opposition politique croit aujourd’hui que Obasanjo avait fait exprès de choisir un homme inapte physiquement voire maladif, qui donc achèverait difficilement son mandat de quatre (4) ans et serait de toute évidence incapable d’en briguer un second. Dans cette hypothèse, en cas d’empêchement, le pouvoir reviendrait à son vice-président, donc à un sudiste, qui serait alors chargé d’organiser les prochaines élections et donc de favoriser normalement le PDP au pouvoir.

LE PRESIDENT VIOLE LA CONSTITUTION

Le 23 novembre dernier, Yar’Adua a été évacué dare-dare à Djeddah, en Arabie saoudite. C’est la première fois qu’il a choisi de se faire soigner dans ce pays, car les cinq (5) autres fois, au cours de ses deux années seulement de gouvernance, il s’envolait le plus souvent pour l’Allemagne. Prévu au départ pour ne durer qu’une petite semaine à Djeddah, le séjour présidentiel, tenu secret, n’avait de cesse de se prolonger, au point de commencer à nourrir des supputations sur sa mort d’abord, puis un débat sur son remplacement en raison de son incapacité physique à remplir sa charge. Les Nigérians s’interrogent sur le sort à réserver à ce Président constamment malade et surtout hors du territoire, pendant même que le traitement de nombreux dossiers nécessite sa signature. Le malheureux patient souffre en fait d’une péricardite aigûe, c’est-à-dire d’une inflammation de la muqueuse du coeur.

Trouvant là une occasion en or, et lassée par sa demi douzaine de déplacements à l’étranger, l’Opposition a commencé à mener une campagne visant à trouver une solution constitutionnelle au problème. Les défenseurs des droits humains et de la démocratie ne sont pas en reste. Ainsi, début décembre, le célèbre avocat, Femi Felana, Président des barreaux de l’Afrique de l’Ouest (WABA) a déposé une plainte à la Cour afin d’apprécier le statut du Président pour avoir violé notamment les articles 144 et 145 de la Constitution de 1999. En omettant d’écrire expressément au Président du Sénat et à celui de la Chambre des Représentants, l’illustre patient du King Faisal Specialist Hospital aurait en effet violé la constitution du Nigeria, clame le célèbre avocat. La cour devrait donc constater qu’en vertu de l’article 145 de ladite constitution, le Vice-président ne peut exercer aucune des fonctions et attributions du Président sans une déclaration écrite transmise aux présidents de ces deux institutions par le Président à l’effet que le transfert du pouvoir se déroule selon des vacances ou pour incapacité à s’acquitter de ses fonctions. N’étant pas constitutionnellement habilité à remplir cette charge, le vice-Président, Goodluck Jonathan, ne peut donc légalement assurer l’intérim. En cela, toutes les démarches et décisions majeures prises par celui-ci restent frappées du sceau de l’illégalité et de l’illégitimité et sont nulles et de nul effet. Il y aurait donc dés lors une vacance du pouvoir et le Président Go Slow devrait illico presto être destitué. Or, d’inspiration américaine, cette constitution n’autorise le vice-Président à être un Acting Président que lorsque le titulaire s’exécute expressément. A des époques différentes, Reagan et Bush avaient déjà par deux fois donné l’exemple pour fait de maladie. En fait, des voix s’élèvent ici et là pour demander la destitution du Président, en tout cas un transfert de son pouvoir à son second. Une cinquantaine d’éminentes personnalités politiques et culturelles nigérianes ont ainsi rendu publique une déclaration dans laquelle elles demandent au Président de rendre son tablier et de passer le témoin à son vice-Président.

Dans le même sens, plusieurs associations dont l’Association des étudiants du Nigeria et celle du barreau nigérian est lui aussi rentré dans la danse en priant Yar’Adua de ne pas pénaliser davantage le Nigeria dans un monde en féroce compétition industrielle et financière et dont l’absence prolongée du Président serait hautement préjudiciable. D’autres structures et lobbies préconisent même que les Nations Unies prennent en charge le dossier étant donné l’intransigeance du malade. Face à cette levée de boucliers, les Faucons du PDP commirent vite une équipe d’avocats pour défendre le bien-fondé et la légalité du séjour de Yar’Adua dans le saint royaume, en arguant même que celui-ci parvenait depuis peu à signer certains actes officiels sur son lit d’hôpital. En effet, alors même qu’il n’avait pu envoyer un message de paix et de bonheur à ses compatriotes à l’occasion des fêtes de Noël, les Ultras ont pendant la même période réussi à convaincre le cardiaque d’une part de signer un document relatif à des dépenses budgétaires s’écoulant jusqu’à mars prochain et d’autre part de refuser de confier l’intérim à Goodluck Jonathan, un sudiste, Ibo de surcroît. En réalité, après enquête, la presse rapporte que les officiels qui s’étaient rendus à Djeddah n’avaient même pas réussi à le voir et ils avaient dû attendre deux heures d’horloge pour qu’à la fin l’aide du camp du Président leur remette un document signé. Dans quelles conditions et pourquoi tous ces mystères ? Outre que personne ne peut le voir, l’Etat est, dit la presse, bel et bien dirigé par procuration.

Nonobstant la volonté du pouvoir de sauver la face, nombre de dossiers exigent le cachet présidentiel afin de rassurer les partenaires du dialogue et des affaires. Certains groupes rebelles armés tels que le MEND actif dans le Delta du Niger rechignent ainsi à déposer complètement les armes sans avoir obtenu l’amnistie promise par Yar’Adua, dont la signature seule engagerait le Gouvernement, celle du vice-Président n’offrant aucune garantie. Or, la région du Delta détient environ 90% des réserves pétrolières et gazières du pays. Les actes de sabotage et les enlèvements commis par ces milices sapent considérablement les efforts de renflouement des caisses de l’Etat, tout en dissuadant les investissements des sociétés étrangères.

GOUVERNER PAR PROCURATION

Il reste que la pression semble de plus en plus forte sur le Federal Executive Council, un organe constitutionnel majeur, afin qu’il se prononce très vite sur le sort à réserver à cette vacance du pouvoir à la tête du pays le plus peuplé d’Afrique ; il est aujourd’hui notamment question de désigner une équipe d’experts médicaux nigérians pour apprécier le réel état de santé de Baba Go Slow et de mettre en route le processus de son remplacement. Saisie la Haute cour fédérale vient de se prononcer sur la question de la vacance du pouvoir. Ainsi, lors d’une audience à la Haute cour fédérale à Abuja, le ministre de la justice, l’Attorney Général, chief Michael Kaase Aondoakaa vient de proclamer que le Président Yar’Adua ne sera ni démissionné, ni favorable à ce que son vice-président le supplée dans sa fonction ; selon lui, l’infirmité dont il souffre n’est ni physique, ni mentale, au point de le rendre définitivement incapable de s’acquitter de ses prérogatives présidentielles ; s’agissant de la requête relative à l’information écrite des deux chambres législatives, Chief Aondoakaa estime qu’il n’est pas nécessaire que le concerné lui-même le fasse personnellement, étant donné la présence du vice-président et des ministres. Aussi, demande t-il à la cour de débouter les partisans d’une vacance du pouvoir. Peine perdue. Inquiète, l’Amérique d’Obama a elle-même commencé à échafauder des scénarios, dont le meilleur serait le transfert du pouvoir au vice-président et le pire l’avènement d’un coup d’Etat, qu’ils abhorrent tant ce pays en est familier. Le débat n’est toutefois pas clos car, de forts et influents juristes rétorquent qu’il ne faudra pas attendre que le malade sombre définitivement dans le coma pour décider du sort de la nation. C’est donc pendant même qu’il est lucide qu’il doit confier le pouvoir à son ex-colistier.

Des organisations phares de la sous région, telle que le célèbre Danquah Institute d’Accra, ont elles aussi commencé à alimenter ce débat, en demandant notamment aux chefs d’Etat de la CEDEAO, mais surtout au Président ghanéen et à l’UA de trouver une issue pacifique et démocratique urgente à cette crise constitutionnelle dans la mesure où par sa vacance forcée du pouvoir, Yar’adua ne pénalise pas seulement l’économie du Nigeria, mais aussi tous les projets communautaires, d’autant plus qu’il en est le Président en exercice. Il s’agit en l’occurrence un comité de personnalités de haut rang à Abuja pour négocier les ténors du PDP à agir pendant qu’il est encore temps. Le Nigeria s’embourbe ainsi dans un débat juridico-politique formel pendant même que des millions de citoyens croient être pris en otage par une clique de politiciens, accrochés à leurs vils intérêts.

Des médias nigérians ayant approché le Faycal Hospital rapportent, d’ailleurs que selon les médecins saoudiens, le Président devra encore garder longtemps la chambre. Pendant ce temps, la corruption continuera de gangrener de plus belle tous les pores de l’administration, le Mend de redoubler de violence dans le Delta et la violence urbaine de s’accroître. Or, ce sont là autant de comportements, qui, au Nigeria, qui donnent souvent à l’armée l’occasion de mettre un terme à la gouvernance de la nomenklatura civile. En visite officielle à Abuja en août dernier, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, a fustigé l’échec du gouvernement, aussi bien au niveau fédéral que local et soulignait que « le manque de transparence et de responsabilité a sérieusement érodé la légitimité du Gouvernement tout en contribuant à la montée des groupes qui adhérent à la violence ».Une reprise en mains par la plus haute autorité de l’Etat reste donc un impératif dans ce pays. En ce début d’année, le Sénat va finalement se pencher plus sérieusement sur ces sollicitations en cherchant à examiner davantage les articles incriminés de la constitution afin de pallier à cette crise qui n’a que trop duré.

Ainsi, pendant que certains fourbissent leurs armes pour procéder à la destitution par les voies les plus démocratiques du président malade, d’autres cherchent le moyen de conserver le pouvoir à tout prix, y compris en manipulant un président moribond, le tout dans une foire d’empoigne sournoise où les coups bas, les complots et les trahisons font florès. L’histoire mouvementée de ce pays n’incite guère à l’optimisme, tant le contexte institutionnel reconnaît même formellement les clivages entre les nordistes musulmans et les sudistes chrétiens et que chaque élection est traditionnellement émaillée de meurtres et de règlements de compte sanglants. Si la crise persiste et que les tensions s’exacerbent, la probabilité reste grande que ce pays connaisse un nouveau coup de force avec, à la clé, une nouvelle Transition politique. Il ne reste finalement plus qu’à souhaiter un bon rétablissement au pensionnaire de la clinique de cardiologie de Djeddah. God Bless Nigeria…and Niger !

(Sources : Plusieurs journaux nigérians et internationaux)


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