Alternative Espaces Citoyens Niger
Droit d’accès à l’eau potable

Quand les pauvres paient le prix fort !

vendredi 2 avril 2010 par Diori Ibrahim

Dans le cadre de la célébration de la journée mondiale de l’eau, Alternative Espaces Citoyens (AEC) a organisée, lundi 22 mars dernier à Zinder, une journée d’échanges sur la réalité du droit à l’eau au Niger. Une cinquantaine de participants des huit (8) régions du pays ont pris part à cette rencontre qui brosse un tableau sobre en matière d’accès à l’eau potable dans notre pays.

Selon Salmata Seydou, membre de l’association nigérienne pour le défense des droits de l’homme (ANDDH), section de Zinder, « en dépit du tapage médiatique démagogiquement nourri sur la fin du problème d’eau à Zinder pour les 25 prochaines années, nous sommes, aujourd’hui, même pas un an après, exposés à un véritable calvaire non pas seulement d’eau potable, mais aussi et surtout d’accès à l’eau tout simplement. »

Dans la région d’Agadez, « particulièrement à Arlit, nous sommes très inquiets sur la mauvaise qualité de l’eau du fait de la contamination de la nappe phréatique par l’exploitation uranifère », ajoute Abdoul Malik Ahmed, un des participants à la rencontre de Zinder.

Quant à madame Dodo Ouma Abani, une participante, elle témoigne : « lors d’une mission que nous avions effectuée dans le département de Loga, j’ai été scandalisée lorsque j’ai vu une vielle dame de plus d’une soixantaine d’années nous prier de lui offrir l’occasion de goûter à l’eau du robinet que nous avions dans un bidon. Je n’ai jamais vu l’eau du robinet, à plus forte raison l’occasion d’en boire, nous confiait-elle. »

Prenant la parole à l’occasion, Hassane Boukar, un des panélistes, « le problème d’accès à l’eau potable est, bien que la gravité varie selon les cas, une véritable préoccupation pour presque l’ensemble des citoyens nigériens. » En effet, depuis 1996, sous la pression de la Banque mondiale, le Niger a inscrit la Société Nationale des Eaux (SNE) sur une liste d’une dizaine d’entreprises publiques à privatiser. En 2001 la société d’exploitation des eaux du Niger (SEEN) est née sur les cendres de la SNE avec pour mission de « Produire et de distribuer l’eau potable sur l’étendue du territoire affermé, d’exploiter le service confié selon les règles de l’art et dans des conditions qui assurent à la fois la rentabilité optimale des matériels mis à sa disposition et aux meilleures conditions de coûts pour les usagers ». Pour rappel, c’est un contrat d’affermage de 10 ans qui lie cette structure à l’Etat. La SEEN a été repris par Vivendi water, aujourd’hui VEOLIA pour 51%, les privés nigériens pour 34%, le personnel pour 10% et seulement 5% pour l’Etat. Près de 10 ans après cette aventure, l’accès à l’eau potable reste encore un défi à relever, surtout pour les pauvres selon qu’ils soient en milieu urbain ou en milieu rural.

En milieu urbain, l’espoir du consommateur est déçu « du fait de la marchandisation de l’eau même la ligne rouge du tarif social a connu une hausse de 10,4% entre 2001 et 2006, pour servir les besoins financiers. » En 2005, cette tranche qui couvrait ceux qui consommaient jusqu’à 15m3 le mois, a été modifiée ; désormais dès que vous consommez plus de 10m3 vous sortez de cette tranche et intégrez une autre où l’eau coûte plus chère. Encore que même là, ce sont les riches et les moins pauvres qui bénéficient du tarif social en ce sens que, dans les faits, plusieurs familles de pauvres se partagent un seul compteur, puisque les riches qui sont les propriétaires des maisons où habitent ces pauvres n’en tiennent pas compte. Finalement, les pauvres, du fait de leur concentration dans une seule concession et à grand nombre, voient leur niveau de consommation d’eau figurer dans la tranche des nantis.

En outre, hors mise cette hausse des tarifs officiels, il faut préciser qu’en zone semi urbaine, l’accès à l’eau se fait dans des conditions encore plus difficiles. Dans les quartiers périphériques où les populations s’alimentent à partir des bornes fontaines, le tarif du m3 est encore plus élevé que les tarifs officiels du fait des intermédiaires. Une enquête datée de 2000 relève que « Les gérants de bornes fontaines achètent l’eau de la SNE à 135 F CFA par m3, les revendeurs leur achètent l’eau à 270 F CFA le m3, les usagers payent 520 F CFA le m3 à la borne fontaine. Pour ceux qui s’approvisionnent à travers les porteurs d’eau, eux, peuvent payer jusqu’à 910 F CFA/m3 d’eau ». Aujourd’hui encore, les habitants de ces quartiers sont à la merci des porteurs d’eau du fait de l’insuffisance du réseau mais aussi du coût du branchement au réseau. Le livre bleu (2009) relève par exemple que le coût d’un branchement moyen facturé par la SEEN tourne autour de 90.000 FCFA. Comparé au revenu annuel par habitant au Niger qui est de 141.800 FCFA, ce prix est de loin « hors de portée du consommateur moyen ».

En milieu rural, l’iniquité est encore plus frappante. Le livre rapporte que « dans certaines zones rurales défavorisées de la région de Tahoua, le prix du m3 peut aller jusqu’à 2000 FCFA ». La même source rapporte qu’une contribution financière, variant entre 150.000 fcfa pour un puits à 2 millions de nos francs au minimum pour une mini adduction d’eau potable, est systématiquement demandée à la population avant la mise en place d’une infrastructure hydraulique. Quelle effroyable rupture d’égalité devant les services publics entre les citoyens d’un même Etat ! Pourtant l’Etat du Niger est partie de la convention africaine de 1968 qui l’oblige à « garantir aux populations un approvisionnement suffisant et continu en eau appropriée. » Mieux, suivant l’article 4 de l’arrêté du 27 septembre 2004 « l’eau de boisson ne doit contenir aucun germe pathogène. Elle doit être incolore, inodore et sans saveur. » La température préconisée pour l’eau de boisson au Niger est de 25°C.

Hélas, dans la pratique, contrairement à l’esprit et à la lettre de loi N°98-041 du 7 décembre 1998 qui stipule que « l’objectif premier de l’Etat est de mettre à la disposition de chacun de l’eau en quantité suffisante et de bonne qualité. »

Or, à observer de très près les sources de financement du secteur de l’hydraulique, l’Etat du Niger semble visiblement abandonner ce service public, ô combien vital, à la merci des bailleurs étrangers. Et pour cause, l’étude du financement de secteur révèle que la Banque Mondiale (BM) et la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) constituent les sources privilégiées pour l’octroi des prêts avec respectivement plus de 16% et 11% des montants dépensés entre 2001 et 2008. La Coopération Danoise, l’Agence Française de Développement (AFD) et la Chine ont le plus contribué en terme d’aide non remboursable (ANR), avec chacun respectivement 6,8%, 5,9% et 5,8% du montant total des dépenses du secteur pour la même période. Le Trésor national, lui, n’a contribué qu’à environ 4% des dépenses et les fonds PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) pour plus de 3,9%, formant une contribution nationale de près de 7,9% seulement de toutes les dépenses relatives à l’eau potable et l’assainissement, non inclus les allègements fiscaux accordés aux projets.

Résultats : Au 31 décembre 2008, le parc national des ouvrages hydrauliques est constitué à hauteur de 59% des puits cimentés. Viennent ensuite les forages équipés de Pompe à motricité humaine (PMH) qui constituent le second groupe le plus important avec 38%. Le groupe des mini-AEP, postes d’eau autonome et station de pompage pastorale représente 3%.

C’est pour toutes ces raisons que les participants à la rencontre de Zinder, recommandent non seulement la prise en compte du droit à l’eau potable pour tous dans la prochaine constitution, mais aussi la renationalisation du secteur de l’eau. L’eau c’est la vie. Elle est si précieuse qu’on ne peut l’assimiler à une marchandise qu’on peut vendre aux citoyens. En Afrique, la situation est si grave qu’« un enfant meurt toutes les 20 secondes à cause de contamination par des eaux usées », a déclaré Nick Nuttal, du Programme des Nations Unies pour l’Environnement.


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