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Alliances préélectorales :

Torts et travers des hommes politiques nigériens

vendredi 23 juillet 2010 par Souley Adji

Une analyse du sociopolitologue Asouley Adji, Enseignant chercheur à l’Université Abdou Moumouni de Niamey.

« Nul ne peut racheter son propre passé » a dit Oscar Wilde. Il demeurera toujours une trace, un souvenir, un stigmate des actes que l’on a eu à poser un jour. On a beau chercher à se présenter sous un nouveau jour, espérant ainsi enterrer le passé, celui-ci ressurgira d’une manière ou d’une autre, s’il ne revient pas comme un boomerang vous frapper à la figure. Les épreuves du passé mettent souvent du temps à se cicatriser, surtout si elles n’ont pas laissé de bonnes réminiscences dans le cerveau des vivants. Il arrive alors qu’on paie son passé un jour, même déguisé sous le masque de nouveaux habits, de nouvelles postures, de faux-semblants. Aussi, l’actualité politique se doit-elle de tirer impérativement les leçons de l’histoire immédiate.

Venu du régime d’exception de 1974, converti malgré lui à la démocratie à la chute de la IIème République, élu à deux reprises Président de la République, Tandja Mamadou finit par montrer son vrai visage : celui de l’homme d’une époque révolue, allergique à la démocratie et au respect des droits humains et qui finira par instaurer un régime de type bonapartiste, c’est-à-dire au-delà de son mandat légal. Sous le grand-boubou du président civil, était donc camouflée, dix années durant, la vareuse du soldat nourri au lait de la dictature des années 1980. Sous les dehors démocratiques publics, sommeillait en lui l’ancien putschiste de 1974.

En termes militaires, on dira qu’il a pratiqué le FOMEC, une technique de camouflage jouant sur la forme, l’ombre, le mouvement, l’éclat et la couleur, de manière à éviter d’être repéré aussi longtemps que possible. Puis, il commit l’erreur fatale en changeant de technique. De nos jours, de nouveaux candidats, dont le passé politique n’a guère laissé non plus d’agréables souvenirs cherchent eux aussi à faire croire à leur monde, à tout le monde, qu’ils sont les meilleurs démocrates qui soient, et ce faisant, prétendent diriger le pays comme des gens de vertu irréprochable. Car, l’on a déjà vu ces maçons devant le mur, seuls ou à plusieurs ! L’on n’avait pourtant, en deux décennies, guère dépassé le stade de la pose de la première pierre ! Le peuple nigérien serait-il devenu cette prostituée de Babylone qui s’offrait gratuitement à ses clients pourvu qu’on lui racontât une belle histoire ?

La récente recomposition politique, sous le sceau de la CFDR, où théoriquement l’on recense une quinzaine de partis politiques, dont une bonne dizaine de micro partis, peut de prime abord prêter à sourire, si la détention d’un simple récépissé de reconnaissance suffit à s’asseoir sur la même table qu’un ex Président de la République et trois anciens Premiers ministres. Pour quiconque connaît l’histoire de la valse des alliances et des trahisons nourries par ces barons, n’est point un miracle que de les voir derechef réunis pour la bonne cause : celle de conquérir le pouvoir. Mais à quel prix et quoi faire ? La signature d’un pacte politique en vue de la (re)conquête du pouvoir ne paraît pas en soi condamnable s’il est effectué selon les règles de l’art.

BONNETS BLANCS…

Dans le fond, une telle entreprise a d’abord permis de montrer au grand jour que, tous les barons de la classe politique sont a posteriori interchangeables, nonobstant la proclamation officielle d’une idéologie de type libéral, socialiste, kadafiste-révolutionnaire, social-démocrate, etc, selon que l’on à faire aux uns ou aux autres. Les étiquettes politiques n’étaient donc que des mots creux, sans contenu moral ni projet de société, et donc susceptibles de se diluer dans n’importe quel mariage de déraison, peu importe la couleur et l’accoutrement des fiancés. De fait, qu’il s’agisse de l’AFD/R à laquelle ont longtemps appartenu Mahamane Ousmane et Hama Amadou ou de la CFDR que ces derniers ont récemment rejoint, ces deux blocs, en apparence antinomiques, partagent significativement les mêmes politiques néolibérales qui, depuis deux décennies, font litière du sous-développement au Niger. En cela, aucun des deux ne se distingue fondamentalement par l’élaboration et la proposition de politiques sociales hardies et volontaristes, prenant véritablement en compte les problèmes et besoins réels des populations.

A défaut de proposer une telle alternative, il reste à épouser l’approche institutionnelle, en ayant pour seul axe de combat la référence au Tazarce, comme si leurs adversaires allaient le réinstaurer ipso facto si toutefois les urnes leur donnaient le quitus de gouverner à nouveau. En s’octroyant une image de redresseurs de torts, ces nouveaux alliés cherchent non seulement à faire solder à bon compte leur passé, en se faisant passer pour des hommes neufs et vertueux, seuls qualifiés pour diriger le pays. Le PNDS-Tarraya en particulier qui devait opérer une démarcation stratégique, pour avoir été le moins compromis dans la gestion politique de ces vingt dernières années, a manifestement le dos large pour accepter de composer avec ses pires adversaires et félons. Nonobstant son leadership dans le combat anti-Tazarce, susceptible d’être judicieusement capitalisé, ces derniers lui ont fait l’affront de le traiter d’égal à égal, eux qui, comme on le verra, étaient soit prédisposés, soit savamment absents du pays. La réponse se trouve peut-être dans les clauses secrètes du pacte politique. Si tel est le cas, il est à craindre qu’il ne s’agisse d’une pâle copie de l’Accord entre les partis membres de l’ex AFC, alors relative au partage des prébendes sous la présidence de Mahamane Ousmane.

ON PREND LES MEMES ET…

De la même manière que Tandja Mamadou, véritable tête de Janus, avait fini par révéler l’autre face de lui, celle du dictateur, de la même manière, les challengers civils dont ses héritiers et ses adversaires, ne peuvent, comme par un coup de baguette magique, se départir totalement de leurs habitudes et de leur étroitesse d’esprit. Nombre de leurs actes et discours publics portent à croire qu’ils n’ont pas encore entièrement acquis la stature d’un dirigeant digne de la confiance de son peuple. L’ex-Premier ministre de Tandja, candidat déclaré à la présidentielle prochaine pourrait servir d’exemple et de fil conducteur pour étayer cette hypothèse.

Aujourd’hui membre de la CFRD. Hama Amadou se dit prêt à « mettre son expérience au service du Niger » ; l’on ne peut que frissonner quand on sait la gestion calamiteuse qui a caractérisé ses sept années passées à la primature, en dehors d’une pension spéciale à vie à la clé, qu’il s’est offerte. Dans une déclaration publique de 2007, son ancien adversaire, fort de ses nombreuses motions de censure, le PNDS-Tarrayya, stigmatisait sèchement une fois de plus « les malversations financières et les détournements massifs de deniers publics », fustigeait « l’exemple de la mal gouvernance par excellence » qu’il représentait. On suppose que le parti rose, si visionnaire, s’est aujourd’hui excusé d’avoir diffamé publiquement son nouvel allié du Moden Loumana. Que dirait par contre celui-ci s’agissant des propos franchement sanguinaires qu’il avait tenus, il y a quatre ans jour pour jour, à l’occasion d’un meeting de son parti à l’Arène de lutte traditionnelle ?

Il s’agissait alors pour lui de reprendre la main dans la perspective de la célébration rituelle du 29 juillet par la société civile, désireuse à cette occasion d’ouvrir des négociations. Véritable boutefeu, Hama Amadou, dont l’intervention avait été abondamment relayée par certaines radios y avait donné une fin de non-recevoir : « …la jeunesse du parti, vous êtes là en train d’écouter les insultes à l’endroit de votre père, votre grand frère, et vous êtes en train de regarder sans réagir, alors que vous savez très bien que cela est choquant. Les partenaires extérieurs, les Occidentaux nous insultent et nos compatriotes nous prennent pour des fous. A l’époque, où nous étions à l’Opposition, les gens craignaient le MNSD. Aujourd’hui, que nous sommes au pouvoir, on se moque de nous. L’Opposition civile a fait sa démonstration de force, à nous de jouer maintenant. C’est pourquoi, le 29 juillet, nous demandons aux militants du Mnsd de sortir pour démontrer que nous sommes présents. Tout ce qu’ils veulent : pagaille, connerie, affrontement, tout ce qui est mauvais, nous le voulons aussi ! Je vous demande d’être au rendez-vous à la Place de la concertation. Si vous me laissez tomber, je ne serais pas au rendez-vous en 2009 ! ». Prononcé en langue vernaculaire, cet appel à la guerre conserve une charge émotionnelle forte, susceptible de réveiller les plus bas instincts. Gare à l’Occidental ou au leader de la société civile qui se trouverait sur le chemin des militants zélés !

Quand une coalition inter-partis comporte en sons sein de tels types de politiciens, provocateurs et va t-en guerre, prêts à sacrifier la vie de leurs compatriotes, voire à déclencher une guerre civile ou une chasse aux Blancs pour assouvir leurs propres fins, elle n’a pas seulement perdu son âme, elle semble surtout prendre les Nigériens pour de grands amnésiques prêts à suivre le premier quidam venu, même si celui-ci est un forcené de la bataille rangée entre fils et filles d’une même nation.

Dans les années 1990, le même individu ne s’était-il pas déjà autoproclamé représentant d’une région de notre pays au sein d’une institution de la République ? Il est donc permis de postuler qu’avec de tels personnages en son sein, la CFDR ne pourrait être un artisan de la paix, de l’unité nationale et de la stabilité politique du pays ; bien au contraire, d’autant plus que pour une partie de ses membres, la société civile elle-même passe pour une opposition civile, qu’il conviendrait de mater volontiers ; l’Opposition politique n’aurait donc, elle, bien qu’à se tenir, à moins qu’elle ne choisisse l’exil ou la guérilla urbaine le cas échéant.

LA POSTURE POLITIQUE

A l’évidence, même en cristallisant le débat politique sur la question du Tazarce, certaines figures politiques membres de ladite coalition ne peuvent se targuer d’être des démocrates de la première heure.

Au lendemain de son éviction de la Primature par une mémorable motion de censure, le dauphin présumé cultivait encore les réflexes de l’homme du passé que Tandja et lui incarnaient déjà. Le président Tandja, son ami de trente ans, disait-il, est un militant du parti dont il a la charge. Pour cela, il était « prêt à accepter de l’accompagner pour un troisième mandat, pourvu que le MNSD en décide ainsi ». Le futur pensionnaire du bagne de Koutoukalé ne voyait donc aucun inconvénient que son camarade de parti prolongeât son mandat, disposition, on le sait, non prévue par la Constitution. Il apparaît donc que l’ex-PM, tazarciste dans l’âme, était dans les mêmes dispositions d’esprit que ses autres camarades du bureau politique du parti du MNSD, jusqu’à sa brouille fatale avec l’ancien colonel de l’armée. Cela pourrait signifier que si d’aventure lui-même ou un de ses allés de la CFDR se trouvait dans la même posture bonapartiste, il ne se gênerait aucunement à « accepter de l’accompagner » pour peu que ses pairs optent pour une telle mésaventure.

Non moins instructif concernant ce personnage est probablement son allergie à la liberté de presse et d’expression comme peuvent en témoigner les journalistes du Républicain, qui en 2006, avaient dû faire quatre mois en prison, au terme d’un procès expéditif, pour avoir publié des informations avérées : surfacturation lourde de matériel scolaire financé par l’aide internationale et destiné à l’éducation de base. En 2003 déjà, le même journal révélait une autre grosse affaire, portant sur un détournement de quatre (4) milliards CFA. Cela valut trois mois de prison au directeur de publication. A l’occasion d’une manifestation organisée par l’Opposition, en août 2006, en faveur des deux journalistes détenus, le Président du PNDS-Tarraya avait déclaré solennellement : « les options économiques du Gouvernement actuel étant d’inspiration libérale, on devrait s’attendre à ce que l’attribution de ces marchés respecte une des règles cardinales du libéralisme : la concurrence. Or, il est fait recours de manière quasi-systématique aux marchés de gré à gré dans les conditions que tout le monde connaît aujourd’hui. Aussi, assistons-nous à des pratiques économiques bâtardes qui ne correspondent à aucun modèle économique rationnel connu. Ces pratiques permettent, par exemple, de concentrer 85% des virements en faveur seulement de neuf (9) opérateurs économiques qui engrangent à eux seuls plus de 125 milliards de FCFA de janvier 2002 à juin 2006. Ce montant est largement en deçà du montant réel ;(…) Une enquête doit également être menée pour déterminer le nombre d’emplois créés par ces richissimes hommes d’affaires. Le virement, sur la période indiquée ci-dessus, de plus de 70 milliards de FCFA en faveur d’un seul d’entre eux constitue, dans un pays pauvre comme le Niger, un véritable scandale moral et économique. (…) Par ailleurs savez-vous qu’avec 70 milliards de FCFA, on peut, s’il n’y a pas de surfacturation, réaliser 14 000 puits villageois permettant d’alimenter en eau potable 3,5 millions de personnes ? »

Le maître d’œuvre de ce véritable scandale moral et économique ainsi que ce fameux homme d’affaires multimilliardaire sont aujourd’hui membres de plein droit de la CFDR ! Oseront-ils à présent porter plainte pour diffamation ou chercheront-ils à se mettre sous sa protection rapprochée ? Quoi qu’il en soit, à l’heure de l’Opération Mains propres, la Commission d’assainissement devrait vivement solliciter les services d’Elhadj Mahamadou Issoufou, qui généralement ne parle pas dans le vide !

Point n’est besoin d’allonger la liste des postures anti-démocratiques prises par les uns et par les autres, d’énumérer les coups bas, les coups fourrés, les coups de Jarnac, les coups de main, les coups de gueule, les coups de poing et les coups d’Etat depuis les années 1990. Il apparaît cependant clairement que la classe politique nigérienne semble fondamentalement demeurée sans repères moraux et idéologiques forts, ni sens du consensus démocratique transcendant les clivages politiques. La culture de l’exclusion et du sectarisme, du prébendalisme et de l’accumulation semble être le mot de passe ; maillon le plus faible de la CFDR, l’ex-PM, Hama Amadou, ne clamait-il pas encore récemment que leur pacte était désormais fermé à toute autre structure, même désireuse d’y adhérer ? Il est fort à craindre que ce cadre politique n’apparaisse davantage comme une maison close d’absolution des délits et écarts politiques passés, voire de règlements de comptes, qu’une louable alliance fondée à la fois sur une éthique de conviction et une éthique de responsabilité pour parler comme le sociologue allemand Max Weber. 

Le parti du socialisme scientifique, que les autres alliés devraient en principe accompagner dans sa quête résolue d’une alternance, semble t-il croire que son destin dépendra d’abord de la réhabilitation politique de Hama Amadou et de Mahamane Ousmane notamment, alors même qu’il a tous les atouts en main pour imposer un candidat unique ? Il est vrai qu’il y a des mystères que la science elle-même n’arrive toujours pas à expliquer !

Que certains professionnels de la politique aspirent à mettre leurs amères expériences politiques au service du Niger, et d’autres à harmoniser leur action politique, rarement agréable, avec celles de leurs pairs, ne peut franchement rassurer le citoyen lambda, qui sait que les habitudes ont la vie dure et qu’un maçon qu’on a déjà mis à l’épreuve ne peut plus se vanter lui-même. Cela est aussi bien valable pour les magnats de l’AFD/R, qui peinent à se montrer sous un nouveau jour. L’homo politicus nigérien fairplay reste t-il à inventer ?


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