En attendant Godot : tel est le titre de la célèbre pièce théâtrale de Samuel Beckett, le grand dramaturge irlandais.
C’est l’histoire d’une attente, dont nul ne sait quand elle prendra fin : celle de deux personnages, Vladimir et Estragon, vagabonds de leur état, immobilisés sur une voie, près d’un arbre, en attendant un mystérieux Monsieur Godot, censé leur apporter de l’aide en vue d’un changement dans leur condition de vie. Une attente particulière, car aucun des deux ne sait avec exactitude quand passera ce monsieur par cette route, ni même s’il est déjà passé. Ce n’est même pas évident qu’ils l’aient déjà vu ou rencontré ! Aussi, toute attente étant angoisse, ils ne cessent de se poser des questions : A quel moment viendra t-il ? Est-ce bien l’endroit idéal pour l’attendre ? Que faire en attendant ? Le fait est que Godot n’est jamais venu !
A l’image de Godot, qu’en sera t-il du prochain Président de la République du Niger ? Car, à l’évidence, les Nigériens ne le connaissent pas encore, tellement personne ne peut encore lui mettre un nom. Par quelle voie viendra t-il ? Par la RN1, par voie fluviale, par les déserts ou par les airs ? Le mystère reste entier. Pourtant, il porte l’espoir de tout un peuple, dont les conditions de vie se sont nettement détériorées, d’autant plus que la famine menace.
Tel est le chapelet de questions que doit se poser sûrement aussi le peuple nigérien depuis que le nouvellement promu Général de corps d’armée a solennellement montré son nouveau grade aux forces vives de la nation. En attendant son successeur, les participants n’ont certainement déjà pas manqué de se dire en leur for intérieur, que le jeune récipiendaire a, lui, quoiqu’il arrive, déjà tiré son épingle du jeu : personne ne peut en effet désormais lui ôter ses quatre étoiles fraîchement obtenues, grâce à un coup d’Etat, qu’une loi d’amnistie viendra d’ailleurs entériner, et cela nonobstant ses premières professions de foi. La jeune et la vieille classe politique, elles, doivent, par contre, absolument attendre de connaître leur sort si, toutefois elles ignorent sous quelle étoile elles sont nées. L’angoisse est désormais dans leur camp.
Incertitudes
Certes, des textes constitutionnels ont été discutés et adoptés par le très consultatif conseil institué, de même une commission électorale a été solennellement installée jusqu’à ce qu’elle prouve son caractère non consultatif, mais beaucoup d’incertitudes demeurent. Comme pour signifier que l’attente de Godot sera problématique voire incertaine, le Général Djibo Salou avait alors invité la classe politique à accepter les résultats des élections dans le calme et la discipline.
Annoncée six mois avant les échéances électorales, cette sollicitation ou plutôt cette sentence, quelque peu passée inaperçue dans l’opinion, peut paraître énigmatique quand on sait d’une part qu’une épée de Damoclès pend sur la tête des principaux ténors politiques, et d’autre part que le verdict de la CENI est généralement accepté. Par-dessus le marché, ce serait pour la première fois qu’un chef de transition évoque longtemps à l’avance l’hypothèse d’une contestation probable des résultats électoraux. Pourquoi parler de trou dit l’aveugle, s’il n’y en a vraiment pas ! Cette réflexion ne doit pas être prise à la légère. On peut supputer que si d’aventure, les principaux chefs politiques venaient à être disqualifiés, le processus électoral poursuivra malgré tout son cours, aucune contestation ne devant être tolérée par le Général amnistié ; même faute de combattants à la hauteur, le combat électoral continuerait donc contre vents et marées. Peu importe le flacon politique, dirait-on, seul compte l’ivresse populaire. Seulement, il n’est pas certain que le peuple fasse vraiment la fête, ses leaders ayant été mis hors jeu. Il est vrai que pour l’heure ces derniers ne donnent nullement l’impression de s’en inquiéter, certains parmi eux se voyant même déjà occuper des strapontins ministériels, vu leur empressement à rejeter méthodiquement certains amendements à caractère social de l’avant-projet de Constitution ; gouverner, n’est-il pas prévoir ? En l’occurrence, il s’agirait ici de tuer dans l’œuf toutes les velléités revendicatives des syndicats et de la société civile se fondant sur le droit constitutionnel. Le grand problème est qu’ils n’ont pas encore le gouvernail entre les mains, de sorte qu’on peut craindre qu’ils n’aient seulement acheté du poisson dans l’eau.
D’autres têtes de proue, déjà disqualifiées en raison de leur bagage intellectuel ou de leur âge, seraient probablement à la recherche d’un plan B, à même de contourner l’obstacle. En attendant Godot, les intrigues et manœuvres vont bon train.
Dans la perspective d’être définitivement fixés sur leur sort, les uns et les autres oseront-ils croiser le fer avec la junte ou presseront-ils celle-ci de délibérer à temps ? Dans cette posture, Vladimir et Estragon, eux, étaient distraits par l’entrée en scène de deux autres personnages fantasques, Pozzo et Lucky, qui agrémenteront leur attente par des facéties auxquelles ils prendront part eux-mêmes ; le présumé Godot enverra même un garçon pour annoncer sa venue imminente. Chaque fois qu’elles en ont l’occasion, les autorités de la transition non plus n’ont eu de cesse de rassurer la communauté internationale et leurs compatriotes que les élections se tiendront bien selon le chronogramme adopté.
Attendu le lendemain, Godot avait fait faux bond de sorte que les deux vagabonds commencèrent à se lamenter de leur position d’expectative. Pendant qu’ils s’interrogeaient sur la nécessité d’agir, le môme revint avec le même message d’espoir, mais toujours point de Godot à l’horizon. Les deux compagnons envisagent finalement de mettre fin à leur jour, en se pendant à ce maudit arbre solitaire, mais ils échouent dans leur tentative. Nombre de barons, qui n’ont d’autre profession que la politique supporteront-ils d’être mis hors course, notamment par le truchement de la Commission d’assainissement ou par leur incapacité à faire financièrement face aux dépenses électorales ? Le credo du Général Djibo Salou est, à cet égard, bien connu : « On ne fait jamais des omelettes sans casser des œufs. Mais si ça nécessite qu’on casse les œufs, on va les casser ! Ça c’est clair ! » Il n’y aura certainement pas de tentatives de suicide, mais, mon Général, attention aux crises cardiaques et aux évanouissements !
Choix cornélien
Il faut se rendre à l’évidence, que la junte ne manquera certainement pas d’influer sur le cours électoral, particulièrement en amont, notamment dans la sélection des candidatures aux présidentielles et aux législatives. La précédente junte, du tout aussi putschiste Wanké, avait déjà ouvert la voie en marquant, dit-on, implicitement ses préférences pour un des deux candidats arrivés au second tour. Il n’est même pas exclu que Godot soit un parfait inconnu sinon un ‘‘poids léger’’ sur la scène politique nigérienne, que le CSRD aura l’heur de supporter discrètement afin de mieux assurer ses arrières.
Dans un autre cas de figure, s’il opte pour la reconduction de certains barons politiques hautement connus pour être des modèles de la mal gouvernance ainsi que pour leur déficit de conscience nationale, la junte n’aurait alors fait que préparer le terrain à un autre coup d’Etat, sinon à des mouvements sociaux récurrents. Etant entendu que Godot devait apporter l’espoir, il semble donc hautement improbable que les Nigériens attendent ce genre d’hommes politiques.
Une certaine presse à leur solde peut toujours continuer à jouer aux chiens de garde déchaînés, en prenant bêtement leur défense, avec force pitreries et grossièretés. Les jappements d’un caniche n’ont vraiment jamais secouru personne. Il est cependant vrai que dans l’ensemble, en attendant le successeur du chef de la junte, les médias nigériens, sans doute forts de la loi sur la dépénalisation des délits de presse, s’efforcent de faire montre d’indépendance d’esprit et de respect de la déontologie journalistique. Cependant, au regard de certaines dérives, on peut penser qu’elle n’en a peut-être pas tout à fait fini avec la justice.
Il reste peut-être à connaître sous quel costume le prochain Président de la République se présentera au peuple, si toutefois les conditions le lui permettaient. Sera-t-il l’incarnation d’une constitution souverainement approuvée par le peuple ou de la signature d’un Général, lui-même nommé à la vitesse de la lumière ? La loi fondamentale étant par principe marquée par la culture de la citoyenneté et de l’unité nationale, peut-on légitimer un sceau où le détenteur croit normal de nommer seulement les gens qu’on connaît aux fonctions de l’Etat, ou qui parle de certaines têtes (sic) qui parleraient trop à la radio et qui ne manqueraient de courage pour parler devant des hommes ? Quant aux femmes, il ne semble évidemment même guère question de leur vaillance. C’est que la tradition politique nigérienne est que les textes importants sont soumis à l’approbation du peuple, de sorte que même la Sixième République n’avait pas voulu déroger à cette règle en organisant un semblant de référendum.
L’accouchement de la ‘‘démocratie Quatre Etoiles’’ risque fort d’être problématique au regard des embûches de tous ordres, aussi bien de type constitutionnel que politique, institutionnel que financier. N’oublions pas que dans le ciel, il y a aussi des étoiles filantes !

