Pour ou contre l’aide alimentaire ? D’apparence saugrenue, cette question mérite réflexion, car l’utilisation de l’aide extérieure en situation de famine est un débat qui ne finit pas de susciter des polémiques. Alors que certains disent que l’aide alimentaire d’urgence est indispensable, car elle est « life saving », d’autres prétendent que celle-ci est une solution qui accroit la dépendance.
Dans les pays de l’hinterland, des aspects négatifs de l’aide sont apparus depuis les années 1970 avec la création d’une dépendance des ménages envers l’aide gratuite lors des périodes de soudure, l’introduction des stocks de vivres qui entrent en compétition avec les productions locales entravant le redémarrage de l’agriculture, etc. Les réponses aux crises alimentaires sont telles que de nombreuses critiques pleuvent sur l’aide jugée tardive, onéreuse et trop politisée.
Selon Oxfam international, « l’idée que l’aide alimentaire d’urgence demeure l’outil incontournable pour répondre à l’insécurité alimentaire, est tenace au sein de la communauté internationale. Hormis les récentes initiatives de quelques-uns des principaux donateurs qui ont acheté leur aide alimentaire dans les pays en développement, la majeure partie de l’aide alimentaire est encore importée. Cela signifie donc qu’elle peut mettre jusqu’à cinq mois pour arriver à destination et coûter près de 50% de plus que la nourriture produite localement ». Toutefois précise Oxfam « bien que l’aide alimentaire joue un rôle important dans les situations d’urgence, en sauvant des vies, elle ne doit pas être considérée comme la seule et unique réponse à l’insécurité alimentaire, particulièrement dans les régions ou la pauvreté est la cause principale de famines. D’autres solutions innovantes peuvent également être apportées tels que le transfert d’argent, les bons d’alimentation et les programmes « argent contre travail ».
Dans son édition 2008, la revue Afrique Contemporaine qui a consacré un numéro spécial sur la crise alimentaire de 2005 au Niger nous livre une analyse bien documentée de la mise en œuvre de l’aide extérieure, les modalités de sa distribution, le rôle des migrants. Dans un article intéressant intitulé « la crise alimentaire vue d’en bas », une synthèse des recherches menées sur sept sites au Niger, Jean Pierre Olivier De Sardan, est revenu sur la crise alimentaire de 2005 telle qu’elle a été vécue par les populations.
Selon l’auteur, en dépit des moyens considérables mobilisés, l’aide extérieure a jouée un rôle relativement restreint dans le traitement de cette crise fortement médiatisée comparativement aux stratégies locales habituellement mises en œuvre par les ménages notamment ruraux, sous formes d’activités alternatives, ainsi que par le biais des migrants.
Olivier De Sardan estime que « les stratégies de débrouille locale et les envois d’argent des migrants depuis les pays côtiers ont constitué les principales ressources des populations face à la crise, devant les stratégies assistancialistes et humanitaires ».
Contrairement à la propagande médiatique, Olivier De Sardan écrit que « Malgré le déversement des secours de toutes origines et ce qu’on pourrait appeler par certains côtés « l’invasion humanitaire » de 2005, malgré les stratégies assistancialistes des acteurs locaux pour élargir au maximum le champ des bénéficiaires quels que soient leurs statuts et leurs besoins et « profiter « le plus possible de la manne humanitaire, la crise a d’abord été surmontée, comme les précédentes, par le recours aux logiques sociales et économiques habituelles en période de soudure, plus ou moins amplifiées, aménagées ou modernisées. Les distributions humanitaires, malgré leur volume très important, ont été vécues comme des adjuvants et des compléments, y compris par les familles les plus vulnérables. Ceci explique pourquoi, alors que les médias du Nord propageaient l’image d’un pays dévasté par la famine, la très grande majorité des cadres nigériens restaient fortement sceptiques. Aucun des « signes extérieures de famine » tels ceux que le Niger avait connus en 1973 ou en 1984 n’était en effet visible en 2005. En particulier, il n’y avait pas, dans les grandes villes, d’afflux de refugiés affamés. Un tel afflux aurait signifié que les stratégies de débrouille habituelles et l’envoi de l’argent par les migrants ne permettaient plus la survie d’un grand nombre de ménages, qui n’auraient eu alors d’autre solution que l’exode de la faim et la dépendance totale envers l’assistance extérieure (Etat ou ONG). Ce ne fut pas le cas en 2005. L’aide extérieure n’a donc pas été déterminante, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas été utile : bien que tardive, elle a permis de reconstituer les stocks céréaliers familiaux ou de se procurer de l’argent frais. Par ailleurs, la malnutrition infantile endémique a connu à cette occasion et grâce à l’aide humanitaire une rémission au moins conjoncturelle.
En un sens, cette hypothèse est optimiste : le fait de « compter sur ses propres forces » (ou sur celles des parents émigrés) serait resté malgré tout (et malgré l’ampleur de la mobilisation humanitaire) le principal moyen de faire face aux difficultés, du moins parce que celles-ci n’excédaient pas certaines limites. Ceci permet de relativiser quelque peu les polémiques autour des formes de l’aide extérieure, ainsi que la part, pourtant bien réelle, des tratégies « assistancialistes » des populations ». Cette analyse vient conforter des critiques émises par certaines organisations de la société civile sur la gestion de l’aide notamment alimentaire.
A la suite de l’analyse scientifique scientifique, rappelons utilement que l’aide alimentaire d’urgence n’a jamais été une œuvre caritative débarrassée de tout calcul. Très souvent, elle cache d’autres desseins politiques et commerciaux. Avant même la demande de son institutionnalisation formulée par la FAO, certains Etats à l’instar de celui des Etats-Unis d’Amérique ont commencé vers la fin des années 50, à écouler leurs excédents agricoles vers les pays sous développés où subsistent des famines. Au départ, cette aide visait à accroître la consommation des produits agricoles étatsuniens dans les pays étrangers pour améliorer les relations étrangères. Dans cette optique, le gouvernement américain a voté une loi dite « Food for Peace » qui a permis au pays d’introduire ses denrées dans des contrées qui deviendront un jour ses clients. Parallèlement à l’approche mercantile sont apparues des stratégies d’utilisation politique de l’aide alimentaire qui a servie et continue de servir d’arme dissuasive, de levier de négociation dans la guerre de la géopolitique que se livrent les puissances pour le contrôle du monde.
