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Reportage

Christiania, un ‘‘Etat’’ au cœur de Copenhague

dimanche 7 novembre 2010 par Souleymane Maâzou

Depuis 1971, vivent à Copenhague sur une base militaire abandonnée, des squatters, des hippies et des chômeurs qui aspirent à une vie libertaire. Ils proclamèrent l’Etat libre de Christiania avec leurs propres lois. Sous la pression de la rue, le gouvernement danois laisse cette communauté poursuivre son expérience sociale basée sur l’autogestion. Notre reporter Souleymane Maazou qui se trouve depuis quelques semaines à Copenhague, est allé dans les méandres de ce « quartier-Etat ».

Jeudi 21 octobre 2010, il est 14 heures. Un ciel nuageux couvre Copenhague, la capitale du Danemark. Sur une superficie de 34 hectares plombe une citée perdue dont l’architecture n’a rien n’ a voir avec l’immobilier de la capitale danoise. Il fait 4 °C, nous sommes à Christiania, la ville libre de Copenhague, à 20 minutes à pied au sud-est du centre ville. Le nom de cette commune libre fait référence à Christian IV, roi réformateur du Danemark et de la Norvège au 16ème siècle.

Fondée, il y a 39 ans par un groupe de squatters, de chômeurs et de hippies, sur une caserne militaire danoise abandonnée, Christiania, quartier autoproclamé ‘‘Commune libre’’, avec ses 1000 habitants, fonctionne de manière autogestionnaire. Dans leur communauté, les ‘‘christianistes’’ tentèrent de réaliser leur aspiration à vivre librement, dans des rapports humains qu’ils veulent plus authentiques.

En rupture avec le mode de vie des générations précédentes, ils rejettent la société de consommation. La commune libre de Christiania possède son propre drapeau de couleur rouge avec trois points jaunes sur fond orange représentant les trois ‘‘i’’ du nom Christiania. « Nous sommes la preuve qu’il y a un autre mode de vie possible », a déclaré Christine Larsen du comité économique de la commune libre de Christiania. Cette danoise, anthropologue de formation, vit dans cette commune libre depuis 30 ans.

La ville libre de Christiania a sa propre monnaie, le ‘‘Lon’’ utilisée entre les habitants de cette communauté, mais la monnaie danoise, la couronne, est également acceptée à Christiania. Les habitants de Christiania se sont organisés en quatorze quartiers, chaque quartier est doté d’un représentant qui fait le lien à une Assemblée Générale, ouverte à tous les habitants. Aujourd’hui environ 600 adultes participent à cette Assemblée Générale. Un règlement intérieur avec 9 lois régit la vie communautaire à Christiania. L’esprit égalitaire qui règne dans la communauté christianiste impose à ses membres des décisions majoritaires prises au cours de l’Assemblée Générale. Les petits différends et les problèmes quotidiens familiaux sont réglés au niveau de l’Assemblée de maison, si c’est plus grave, c’est l’Assemblée du quartier qui s’en occupe. « L’Assemblée Générale s’occupe uniquement des questions d’intérêt général ou de l’arbitrage de différends non résolus au niveau de l’Assemblée de maison ou de l’Assemblée du quartier », a souligné Madame Britta, une Christianiste d’origine française. « Je me sens plus christianiste que toute autre nationalité au monde. Je suis arrivée à christiania avec mon mari en 1979. Même après son décès en 2001, je continue à vivre ici », a-t-elle ajoutée.

Plusieurs tentatives de fermeture de Christiania par l’Etat danois

L’installation de cette ville autoproclamée libre n’a pas été faite sans remous. Déjà en 1976, la vente de la drogue et la violence se sont développées dans la ville libre. Les autorités danoises ont décidé vainement de fermer Christiania. Deux ans après en 1978, une décision de la Cour Suprême danoise voulait mettre fin à cette expérience de vie alternative. Les christianistes soutenus par une grande partie de la population copenhagoise organisèrent une grande manifestation qui a réuni plus de 30.000 personnes. Sous la pression de la rue, le gouvernement danois renonce à son projet. Cependant, il exige en contrepartie des Christianites l’éradication définitive des drogues dures comme l’héroïne. Ces derniers acceptent et retirent définitivement de Christiania, en 1979, toutes les drogues dures et expulsent les dealeurs. « Mais les drogues douces comme le haschich sont acceptées dans les murs de Christiania », explique T. Hans, ancien vendeur de joint de haschich à Christiania. « Nous sommes toujours liés à notre esprit libertaire », a-t-il souligné. Selon ce Danois de 73 ans et d’origine norvégienne, chaque chose a son temps. « Les plus jeunes s’occupent de ça aujourd’hui », a-t-il dit en souriant.

En 1989, la ville de Christiania obtint son statut de commune libre. En 2005, les problèmes s’aggravent. Les dealers de drogues dures infiltrent à nouveau lChristiana. Viols, agressions, et attaques de toutes sortes refont surface. Les habitants des quartiers voisins ne sont plus en sécurité. La police danoise décide d’intervenir mais ne parvient pas. Les Christianistes parvinrent eux-mêmes à chasser les dealers et détruisent leurs stands. Mais malgré tout, en janvier 2006, Christiania perd son statut officiel de commune libre.

Une économie développée dans une ambiance communautaire

Aujourd’hui, Christiania demeure un quartier ouvrier sans grand confort. Loin de l’immobilier qui flambe à Copenhague. Les habitants de cette commune libre travaillent, les uns à Copenhague, les autres à Christiania même. D’autres personnes viennent de la ville pour travailler dans les différents secteurs développés dans la ville libre.

Depuis 20 ans la commune ne reçoit aucun investissement de l’Etat danois. Aujourd’hui Christiania a un budget de 24 millions de couronnes danois (2,1 milliards de francs CFA) et paye environ 12 millions de couronnes (1,05 milliards de francs CFA) sous forme de taxes et autres impôts à la commune de Copenhague. Il n y a pas de propriété privée à Christiania. Mais chaque adulte, paye un loyer de 2000 couronnes (178.000 francs CFA) par mois et par personne. Cet argent mobilisé auquel s’ajoute le prélèvement sur les bénéfices des ateliers, commerces et petites entreprises présents à Christiania, constituent les sources d’alimentation du budget de la ville libre.

À Christiania il est interdit de circuler en véhicule. Les quatre roues ne sont pas acceptées. Le visiteur est accueilli par une odeur âcre de haschich qui se vend à l’air libre. Non loin de la rue des drogues douces où viennent fumer les copenhagois intéressés par cette drogue, se dressent plusieurs commerces. « Il est interdit de filmer et de photographier sur cette rue », prévient Malick, un sénégalais de 35 ans, qui vient dans cette ville libre depuis 4 ans pour exposer des objets d’art. Des dessins de camera et d’appareils photos barrés sur tous les murs des alentours illustrent ses propos. Ce jeune sénégalais est arrivé au Danemark il y a 6 ans. « Ici je paye moins de taxes. Seulement 50 couronnes (4450 francs CFA) par jour contre 500 couronnes (44.500francs CFA) en ville », raconte t-il.

Sur la place publique de Christiania faisant office de zone industrielle, on trouve une célèbre fabrique de triporteurs et des vélos, des ateliers pour artisans, dont des sculpteurs de métaux, et des artisans ferronniers. Il y a aussi des restaurants, une salle de concert, un cinéma, un jardin d’enfants. « Les taxes prélevées sur ces commerces couvrent aussi les frais collectifs de voirie, de déchets, de recyclage, de centre de soins, et d’entretien paysager », a indiqué Kirsten Larsen, du comité économique de Christiania. Pour communiquer entre habitants, Christiania possède une radio, une télévision, un journal mensuel et un centre d’information.

Après l’apogée, le crépuscule

Jusqu’à ce jour, l’expérience des commerces alternatifs se poursuit à Christiania avec les nouveaux arrivants. Cependant, les Christianistes sont menacés dans leur survie par la vente des drogues douce tombée entre les mains de dealers mafieux, dont la présence perturbe aujourd’hui le sommeil de cette communauté qui lutte pour la légalisation des drogues douces. Pour prouver leur bonne volonté, les Christianistes ont définitivement renoncé en 2005 à la vente officielle du haschich afin de chasser les vendeurs de drogues dures. Mais ces actions ont été jugées insuffisantes par les autorités danoises, car la vente de drogue dures continue sous les manteaux.

L’arrivée des libéraux au pouvoir en 2001, appuyés par l’extrême droite, a activé la machine administrative qui veut normaliser cette partie de la ville de Copenhague. Un nouveau plan de normalisation a même été établi en 2004. Les Copenhagois, fatigués des dérives causées par la présence des dealers de drogues dures au cœur de Christiania se montrent de plus en plus moins solidaires que dans le passé. Pire, à Christiania, bien que l’esprit libertaire continue à prévaloir, la sympathique pensée anarchiste des origines est aujourd’hui polluée par des intérêts commerciaux. « La philosophie des pionniers a été pervertie », regrette un vieil hippie, drapé. Selon lui, beaucoup de ces camarades sont partis ou emportés par la mort. « Je ne pense pas que ces jeunes convertis dans le mouvement hip-hop vont continuer notre mouvement », dit -il, l’air mélancolique.

Déjà une première maison a été détruite en 2007. Il y a eu des heurts violents avec la police. D’autres destructions devraient en principe suivre, sous la pression de promoteurs immobiliers et du ministère de la Défense qui entend récupérer son terrain pour le mettre à la disposition des pouvoirs publics. Cependant, le gouvernement danois hésite à passer à l’acte car malgré tout, Christiania reste un symbole identitaire fort qui bénéficie du soutien intéressé de la plupart des médias danois et internationaux qui trouvent là une matière de reportage inépuisable.


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