Alternative Espaces Citoyens Niger
Participation du Niger au Forum Social Mondial 2011

Le récit d’un caravanier

lundi 28 février 2011 par Diori Ibrahim

Composée d’une quinzaine de militants issus de plusieurs organisations de la société civile nigérienne, une caravane conduite par Alternative Espaces Citoyens a pris part à la 11ème édition du Forum social mondial (FSM) tenue à Dakar du 6 au 11 février 2011. Environ 70.000 altermondialistes étaient présents à ce grand rendez-vous. Carnet de voyage de notre envoyé spécial.

Après quatre jours de route avec une escale d’une demi journée à Bamako, au Mali, notre équipe, composée de journalistes et acteurs de la société civile nigérienne dont trois (3) femmes, foule le sol de la capitale sénégalaise, Dakar, un matin du 6 février 2011.

Cassés par la fatigue et couverts de poussière mais enthousiastes tout de même, nous nous empressons à rejoindre l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), site devant abriter le FSM et où nous devons accomplir les formalités d’inscription en tant que participants. Dans l’après midi, nous avions répondu au rendez- vous pour la marche d’ouverture. Au rythme de la diversité culturelle et linguistique, des dizaines des milliers de militants, scandant des slogans les uns plus expressifs et percutants que les autres, parcourent dans une ambiance festive le trajet qui sépare la grande mosquée de Dakar, (point de départ), à l’UCAD, au bord de la mer, terminus de la marche. Ils avaient en commun une seule croyance, un seul idéal : « un autre monde est possible. » Autrement dit, tirer les leçons de l’échec cuisant de l’avilissante mondialisation néolibérale et s’unir pour construire un nouvel ordre mondial plus juste, équitable et respectueux de la dignité humaine.

Plusieurs thématiques ont été discutées au cours de cette rencontre. En partenariat avec d’autres organisations dont le Réseau Afrique-Europe Interact, Alternative Espaces Citoyens a animé plusieurs panels parmi lesquels les enjeux de la militarisation du Sahara, la liberté d’aller et venir à l’épreuve de la politique anti migratoire occidentale…etc. Alternative a également organisé plusieurs ateliers sur les migrations, notamment avec le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) et plusieurs autres partenaires et d’autres régions du monde.

A l’issue des débats riches autour de la migration internationale, les participants ont convenu d’organiser le lendemain, une marche symbolique devant le bureau régional de Frontex, bras armé de l’Union Européenne contre le flux migratoire. Selon, les initiateurs de cette marche improvisée puisque ne figurant pas dans le programme initial du FSM, plus de 500 personnes ont participé à cette manifestation « en faveur du droit à la libre circulation des personnes et des peuples pour un développement équitable ». On pouvait lire sur les slogans : « abolir Frontex ; oui à la liberté de circulation, » « le bon droit de la bonne justice égale pour tous et partout, » « abas Frontex…etc. » Cette manifestation, sous escorte policière, a aussi été l’occasion de dénoncer vigoureusement les complicités serviles des présidents africains qui cautionnent les politiques iniques et inégalitaires des puissances du nord.

Le panel sur « l’actualité de la pensée de Frantz Fanon – panafricanisme - face aux nouvelles formes d’hégémonisme et de racisme », coorganisé par la Fondation Frantz Fanon, Alternative Espaces Citoyens et Forum du Tiers Monde a constitué un autre moment fort des activités présentées au FSM. Abondant dans le sens des idées développées par Fofana, ancien ministre guinéen et Moussa Tchangari, secrétaire général de Alternative-Niger plus tard rejoints par Aminata Traoré, coordonnatrice du Forum pour un Autre Mali, les débats ont permis non seulement de dénoncer le mimétisme pervers adopté par les chefs d’Etat africains qui ont transformé l’ingénieuse idée de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) – dont le socle devait être la promotion du panafricanisme – en Union Africaine (UA). Celle-ci, fondée sur le simple paradigme d’intégration, n’est que la copie fantoche de l’Union Européenne, déplore en substance Moussa Tchangari. C’est pourquoi, alerte Bernard, modérateur à ce panel « ce que nous avons vécu pendant les 50 dernières années n’est probablement rien par rapport aux défis qui nous attendent pour les 20 prochaines années. » Et pour cause, « entre racisme ouvert et déterminisme, le discours colonial retrouve une place de plus en plus agressive dans l’espace politique occidental. La domination prend des formes nouvelles plus indirectes mais tout aussi préjudiciables à l’émancipation et au développement », argumente Mireille Fanon pour qui « la pensée de Fanon et son œuvre sont plus que jamais actuelles pour décrypter et affronter les formes renouvelées de l’hégémonisme et du racisme. »

La 11ème édition du Forum Social Mondial, c’est aussi l’occasion de traiter de plusieurs enjeux globaux de l’heure à savoir, l’aide publique au développement, la dette extérieure, l’accaparement des terres, le changement climatique, le pillage des matières premières par les multinationales…etc. les débats sur le droit à l’alimentation et la souveraineté alimentaire ont singulièrement marqué les activités du Forum ; en témoigne la déclaration finale de l’assemblée générale des mouvements sociaux aux termes de laquelle on peut lire, entre autres « l’appel à une grande mobilisation pour stopper l’accaparement des terres et appuyer les luttes paysannes locales et défendre l’agriculture familiale qui constitue une solution réelle à la crise alimentaire et climatique ; ce qui signifie aussi l’accès à la terre pour celles et ceux qui la travaillent- les paysans (es). » En effet, cette déclaration ayant sanctionné la fin des travaux du FSM, au soir du vendredi 11 Février 2011, appelle vivement à lutter « contre les transnationales parce qu’elles soutiennent le système capitaliste, privatisent la vie, les services publics et les biens communs comme l’eau, l’air, la terre, les semences, les ressources minérales. Les transnationales promeuvent les guerres, par le biais de l’engagement d’entreprises privées et mercenaires et de la production d’armes, reproduisent des pratiques extractivistes nuisibles à la vie, accaparent nos terres et développent des semences et aliments transgéniques qui enlèvent aux peuples le droit à l’alimentation et détruisent la biodiversité. »

En outre, des constats amers laissent perplexe sur certains aspects de ce Forum. Il s’agit notamment de la grande désorganisation qui a caractérisé particulièrement le début des activités. Si les organisateurs justifient cette désorganisation par la décision du nouveau recteur de l’UCAD de programmer des séries d’examens pendant le forum mais aussi et surtout le retrait de près de 40% des salles et amphithéâtres affectés au FSM par son prédécesseur ; le dysfonctionnement remarqué du camp des jeunes, lui, est resté sans explication. En dépit de sa plus grande proportion (près de 60%) dans la pyramide des âges particulièrement africaines, la jeunesse a été quasiment absente de son camp. En dehors d’une seule organisation des jeunes dénommée Etudiants et Développement qui y a présenté trois (3) jours de suite « une expérience sur le jury citoyen ; » le camp des jeunes n’a connu que des manifestations culturelles quelque peu folkloriques pendant la nuit. Si certains se contentent d’expliquer la distance curieuse des étudiants de l’UCAD, vis-à-vis de cette si rare occasion de débats d’idées autour des enjeux de l’heure par rapport aux activités académiques ; il n’en demeure pas moins que pour d’autres, plus critiques, cette attitude rend plutôt compte de l’affaissement du mouvement étudiant qui perd, au grand malheur du contient, sa place d’avant-gardiste qu’on lui reconnaissait dans les luttes sociales au cours des décennies passées. Ce constat qui révèle tantôt l’inculture, tantôt la résignation chez les jeunes, prouve, si besoin en est, de la nécessité d’une solide formation politique à leur endroit qui fait visiblement défaut…etc.

Le voyage par la route dément la réalité du droit d’aller et venir dans l’espace CEDEAO Le voyage par voie terrestre entre Niamey et Dakar en passant par Bamako, trois capitales des pays membres de la Communauté Economique des Etats Membres de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), révèle au grand jour, le niveau de banalisation du droit communautaire – le droit d’aller et venir- par les agents de la force publique sur fond d’intimidation et de trafic d’influence. Si les plus avertis paient leur refus de glisser un billet de banque entre les mains d’un agent de police en poste par une bonne dose de menaces ; le passager lambda ne croît même pas qu’il est possible de passer un poste de police sans laisser au moins un billet de 1000Fcfa sur la table d’un policier, coût informel du droit de continuer son chemin. « Cela fait plusieurs années que je parcours ce trajet par voie terrestre. Je paie au moins 1000 francs à chaque poste. C’est connu de tous. Souvent, un passager ne disposant pas de la somme demandée par un policier, est obligé de quémander pour payer et avoir sa tête » nous confie Andilo, un exodant originaire de Tahoua avec qui nous avions emprunté le même bus de Dakar à Niamey. A la question de savoir s’il sait qu’il a le droit de circuler librement dans l’espace communautaire sans rien donner à quiconque à partir du moment où il justifie d’une carte d’identité ou d’un passeport attestant qu’il est ressortissant d’un Etat membre, « nous sommes habitués à ce type de mensonge, sinon pourquoi ils ne disent rien au policier » rétorque-t-il. « Les quelques rares cas qui ont essayé de ne pas payer, en dehors des intellectuels, se sont vu doubler voire tripler les sommes initialement exigées. C’est pourquoi, moi, je leur donne avec empressement ce qu’ils me demandent » ajoute-il. « Entre Dakar et Niamey, j’ai du débourser 20.000fcfa » témoigne Fatima, une jeune femme. Pour parvenir à leur fin, une seule stratégie : « ramasser » d’abord les pièces d’identité des passagers avant de les introduire dans une petite salle prévue à cet effet : ne ressort avec sa pièce d’identité que celui qui aura déboursé les pièces sonnantes et trébuchantes fixées au gré de l’humeur de l’agent en poste. Le ton et les attitudes de type spartiate sont adoptés pour arracher l’obéissance des passants. Ceux qui font mine d’avertis seront traités en dernière position au “risque“ visiblement d’entrainer les autres.


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