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Entretien avec Mme Geneviève Bro Grebé, ancienne ministre des sports et présidente des femmes patriotes de Côte d’Ivoire

« Ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire dépasse largement un conflit entre Ouattara et Gbagbo »

mercredi 23 mars 2011 par H B Tcherno

La crise post électorale ivoirienne s’est invitée au forum social mondial de Dakar avec l’arrivée d’une forte délégation de jeunes et femmes patriotes. Venus dire « non à la guerre et à la partition de la Côte d’Ivoire », ils ont installé leur stand devant la bibliothèque centrale de l’Université de Dakar. Au sortir d’un débat sur les élections en Afrique, nous avons tendu le micro à Geneviève Bro Grebé.

Quel message êtes-vous venus délivrer au forum ?

Partout où un nombre important de gens se réunissent, en tant que leader des femmes patriotes de Côte d’Ivoire, je me dois d’y être pour expliquer ce qui se passe dans mon pays. Mon objectif est de contrer la campagne de désinformation des médias internationaux orchestrée par Monsieur Nicolas Sarkozy après les élections présidentielles. Je suis venue dire aux Africains de prendre leur destin en mains, de ne pas se laisser infantiliser par le président français. Les conflits en Afrique doivent être gérés par les Africains, sans ingérence extérieure. A cause des guerres apportées et voulues par les Occidentaux, nous sommes les plus pauvres au monde, malgré les richesses dont regorge notre sous sol. Pendant que nous nous battons, ils exploitent de façon sauvage nos ressources naturelles. Ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire dépasse largement un conflit entre Ouattara et Gbagbo. Il s’agit d’une stratégie de perpétuation de la recolonisation de l’Afrique que nous devons refuser au risque de disparaître.

Dans mon pays, après les élections, il y a eu un contentieux électoral comme partout ailleurs. Rappelez-vous, les élections présidentielles de 2000 ayant opposé Bush fils et Al Gore se sont soldées par un contentieux et la Cour a ordonné un recomptage des voix. Pour autant, le ciel n’était pas tombé sur la tête des Américains. Ici aussi, nous voulons un recomptage des voix afin de faire jaillir la vérité et éviter une guerre désastreuse. En résumé, c’est le message que je suis venu délivrer aux participants au forum social mondial et il a reçu un écho favorable.

Le débat fait rage autour du véritable vainqueur du scrutin présidentiel. Que dit la loi ivoirienne à ce propos ?

Selon la loi ivoirienne, c’est Laurent Gbagbo qui a gagné les élections. La Côte d’Ivoire est dotée d’une loi électorale qui donne compétence à une Commission électorale indépendante de proclamer les résultats provisoires et au Conseil constitutionnel de confirmer ou d’infirmer ces résultats. En raison de la situation de rébellion qui sévit depuis 2002, l’ONU était au chevet de la Côte d’Ivoire pour aider à la résolution de la crise. L’Organisation mondiale devait certifier tout le processus électoral, ce qu’elle a fait au premier tour. Mais, au deuxième tour, la Ceni a mis trois jours, délai de rigueur, sans trouver un consensus pour donner les résultats provisoires. A partir de ce moment, cette structure est forclose ; par conséquent, il revient au Conseil constitutionnel de prendre le dossier en mains, ce qu’il a fait. A notre grande surprise, après la forclusion de la Ceni, l’Ambassadeur de France en Côte d’Ivoire et celui des Etats Unis ont kidnappé le président de la Ceni pour le conduire au Quartier Général de Ouattara où il a proclamé les résultats provisoires devant la caméra d’une chaîne française. A nos yeux, cela constitue une injure à l’Afrique. Nous interprétons ce qui s’est passé ce soir-là comme un coup d’Etat électoral fomenté par Sarkozy depuis l’Inde où il se trouvait en visite officielle. Sous son instigation, les médias internationaux se mirent à passer en boucle l’annonce de la victoire de Mr Ouattara. Dans la foulée, l’UE, l’ONU, le grand Obama reconnurent Ouattara comme le président élu. Pour la petite histoire, Sarkozy a harcelé au téléphone Jonathan Goodluck du Nigeria, président en exercice de la CEDEAO, pour lui intimer l’ordre de reconnaitre Ouattara. Il a fait la même chose avec les responsables de l’Union Africaine qui finissent par déclarer Ouattara vainqueur tout en condamnant Gbagbo Laurent.

On reproche au Conseil Constitutionnel d’avoir invalidé les résultats dans le Nord pour inverser la tendance au profit de Laurent Gbagbo. Que répondez-vous à cela ?

En démocratie, on n’empêche pas aux gens de voter, on n’organise pas de fraude massive et grossière au profit d’un candidat. Nous avons des preuves que dans 2200 bureaux de vote, le nombre de votants est supérieur à celui des inscrits. Dans 500 bureaux de vote au nord du pays, Gbagbo a totalisé zéro voix, alors qu’il est supposé avoir au moins les suffrages de ses représentants. Dans maintes localités, ses partisans ont été bastonnés, séquestrés, les femmes violées au cours du scrutin. C’est anti-démocratique. Le rôle du conseil constitutionnel est de vérifier la sincérité et la validité des résultats transmis par la Ceni. Manifestement, il y a eu fraude massive au bénéfice de Ouattara avec l’aval de ses soutiens extérieurs, car dans une seule région, on a attribué 94.000 voix à Ouattara.

Aujourd’hui, l’ONU fait partie du problème ivoirien parce que ses soldats tirent à balles réelles sur des civils à cause d’un contentieux électoral. Les médiations entamées n’ont pas permis à ce jour de débloquer la situation, car chaque partie campe sur sa position. Comment entrevoyez-vous la sortie de crise ?

Quand vous dites que chacun campe sur sa position, ce n’est pas tout à fait vrai. Bien qu’il soit investi président par le Conseil constitutionnel, Laurent Gbagbo a proposé au nom de la paix une réévaluation du processus électoral et un recomptage des voix. Son adversaire a refusé cette offre et il souhaite que la communauté internationale chasse Gbagbo pour l’installer, lui, au pouvoir. Cela ne peut se faire. M. Ouattara lance des appels à la désobéissance civile qui ne sont pas suivis par les Ivoiriens, car ils ont majoritairement voté Gbagbo. Ce Monsieur a triché, et c’est cela qui explique la violence de ses partisans qui se sont attaqués à nos ambassades en France et aux Etats-Unis. Ce qui se passe en Côte d’Ivoire est inédit. Pour un contentieux électoral, certains chefs d’Etat comme Blaise Compaoré, Goodluck veulent d’une guerre dans un pays qui compte environ 10 millions de ressortissants de la Cedeao. C’est de la folie. L’Ecomog ne peut pas intervenir en Côte d’Ivoire sans mettre en danger la vie des ressortissants de l’espace communautaire.

A cause d’un problème électoral, mon pays subit un blocus économique et maritime qui empêche les bateaux d’accoster aux ports ivoiriens, même si les navires français, ceux de Bolloré et autres… ne respectent pas cet embargo. Les Africains doivent refuser cette recolonisation en soutenant Laurent Gbagbo dans le combat qu’il a engagé contre un système colonial injuste. Le moment est venu pour l’Afrique de se battre pour conquérir sa dignité et sa liberté. Il faut libérer l’Afrique du joug colonial et c’est le combat que les Ivoiriens sont en train de mener et qui requiert le soutien des fils du continent.

A votre avis, que doivent faire les peuples africains pour mettre fin aux ingérences étrangères sur le continent ?

L’Afrique doit s’organiser, et arrêter de tendre la main. Nous n’avons pas besoin de tendre la sébile, car ce sont nos matières premières qui enrichissent les pays du Nord. L’union fait la force. Si nous sommes organisés, nous pourrons nous en sortir. Mais tant que nous tendrons la main aux pays industrialisés, nous resterons toujours derrière. Ne dit-on pas que la main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit. Cela signifie que si les gens continuent de nous donner de l’argent, ils vont toujours nous dominer. Je demande aux africains d’arrêter de tendre la main. Je les invite à accepter la proposition de Gbagbo qui consiste à développer la coopération Sud-Sud, à injecter de l’argent pour industrialiser nos pays. Nous avons les capacités de le faire en prélevant des pourcentages sur les dividendes générées par la vente de nos ressources naturelles. Ce pactole sera gardé dans une banque installée en Afrique.

Pour contourner l’asphyxie financière dont le pays est victime, certains évoquent la possibilité pour la Côte d’Ivoire de se doter de sa propre monnaie. Cette idée fait-elle son chemin dans l’entourage du pouvoir ?

Je ne suis pas dans le gouvernement, mais en tant que membre de la société civile, je milite pour cela. Vous savez que la Côte d’Ivoire pèse plus de 40% au sein de l’UEMOA. Par solidarité, au nom du panafricanisme, mon pays traîne des boulets aux pieds qui l’empêchent de prendre son envol. Si aujourd’hui, les dirigeants de l’Afrique de l’Ouest ne comprennent pas cela et nous mettent des bâtons dans les roues, alors au niveau de la société civile, nous sommes fondés de dire au gouvernement ivoirien de battre notre propre monnaie. Ce serait justice rendue parce que pour un contentieux électoral, on a décidé de fermer tous les robinets économiques au pays. C’est un précédent dangereux et fâcheux.

Laurent Gbagbo a été condamné sans la moindre enquête sur le déroulement du scrutin présidentiel. Les observateurs de la Cedeao ont publié deux rapports contradictoires. Dans l’un, ils disent qu’il n’ya pas eu d’élections, mais des exactions dans le Nord. Dans l’autre, ils ont soutenu autre chose. Toute cette cabale contre la Côte d’Ivoire trouve son explication dans le « crime de lèse-majesté » commis par Gbagbo Laurent qui a montré qu’il n’a pas peur de Nicolas Sarkozy.

D’aucuns disent que la gestion de la crise par la Cedeao est une sorte de sous traitance pour le compte de l’Elysée. Est-ce votre avis ?

Nous savons que Nicolas Sarkozy a appelé onze fois dans une journée Goodluck pour lui demander de se ranger derrière la position de la France. Sarkozy impose son diktat à Blaise Compaoré qui est le bras séculier de l’Elysée dans la sous région. Autrefois, la France passait par la Côte d’Ivoire pour imposer ses décisions sur le continent et nous savons quelque chose à propos de l’assassinat de Thomas Sankara. Aujourd’hui, on veut passer par le même canal pour tuer Gbagbo Laurent.

Alpha Blondy qui se réclame de la galaxie patriotique a demandé à Gbagbo de partir pour éviter la guerre. Quelle est votre réaction ?

C’est trop facile. Pourquoi ne demande t-il pas à Ouattara de reconnaître sa défaite, les fraudes massives qu’il a organisées dans le Nord ? Je ne discute pas d’un gars très instable comme Alpha Blondy.


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