Alternative Espaces Citoyens Niger
Pillage du trésor public

Qui a peur de l’audit de la Transition ?

jeudi 14 juillet 2011 par H B Tcherno

La démocratie nigérienne rime t-elle avec... kleptocratie ? On est tenté d’y répondre par l’affirmative, tellement le détournement des deniers publics est devenu le sport favori des élites politiques et hauts cadres de l’Etat formés à grand frais par l’argent du contribuable.

Depuis quelques semaines, les révélations de dilapidation des fonds publics se multiplient dans la presse, notamment écrite, qui en fait ses choux gras. 2,3 milliards de fausses factures (Le Témoin) ; 3,5 milliards évaporés à la Centrale d’Approvisionnement (Le Canard Déchainé), 1,5 milliards à l’Université ; 28 milliards dilapidés au Trésor national (La Roue de l’Histoire) ; 1milliard pour une couche de peinture au palais Présidentiel (Le Canard Déchainé) ; 25 milliards au Trésor... la liste des manchettes des journaux n’est pas exhaustive.

Ainsi, pendant que l’écrasante majorité de nos concitoyens tirent le diable par la queue pour assurer la popote quotidienne, une poignée de super nigériens, quasiment les mêmes depuis toujours, se servent à satiété dans la « marmite ». Une marmite qui, on vient de le découvrir, n’était pas aussi vide que le chantonnent nos princes.

Ces milliards ont été soutirés par divers procédés qui ont pour noms : non respect des procédures de la chaine des dépenses, attribution non réglementaires de marchés de gré à gré, surfacturations, marchés de régularisation, fausses factures, etc.

Les auteurs de toutes ces malversations financières, des bandits en cols blancs sont connus. Mais, en dehors des trois hauts fonctionnaires du ministère des Finances limogés en Conseil des ministres, personne d’autre n’est inquiétée. Et le temps passe. Cette inaction fait dire à certains que la mise à l’écart des agents incriminés visait uniquement à endormir l’opinion publique. Les bénéficiaires de la fraude et leurs complices se la coulent douce, comme s’il ne s’est rien passé de gravissime. Alors que le voleur d’une tomate au marché, s’il échappe au lynchage des badauds, est jeté au trou sans autre forme de procès. D’où le sentiment d’une justice à double vitesse, c’est-à-dire sévère pour le commun des mortels et magnanime pour les gros bonnets. La découverte de ces affaires de corruption et de pillage des maigres ressources de l’Etat par des fonctionnaires indélicats et des opérateurs économiques véreux en pleine période de soudure, éclabousse quelque peu un régime qui s’apprête à souffler la bougie de ses cent (100) jours de pouvoir.

Hébété par la divulgation de ces scandales, le citoyen lambda ne s’explique pas la lenteur du Gouvernement à récupérer ce qui appartient à l’Etat. Encore moins l’aphonie du président de la république et de son parti qui se sont forgés, pendant qu’ils étaient sur les bancs de touche, une réputation dans la dénonciation des scandales politico-financiers. Ce silence du lion de Dan Daji traduit t-il une impuissance face à la corruption qui gangrène l’administration publique et ternit l’image de notre démocratie ? Mahamadou Issoufou a t-il peur - comme l’insinue certaines méchantes langues - que la traque des voleurs conduise aux portes des membres influents de l’alliance au pouvoir ? Veut-il protéger des proches de l’establishment du chef de la junte qui lui a passé le gouvernail ? Combien de temps cette mise à sac du trésor national, par quelques individus, va-t-elle durer ? Autant de questions qui demeurent sans réponses.

Passé le moment de la consternation, les médias et les OSC joignent leurs voix pour appeler les autorités politiques à des sanctions exemplaires contre les indélicats. Appels vains, car en dehors des mesures conservatoires prises à l’encontre des agents du MEF et la promesse du ministre de la Justice, porte parole du Gouvernement d’éviter à notre pays de s’installer sur « le sable mouvant de l’impunité », aucun signal fort n’a été envoyé en direction des voleurs de la république. Au vu de la gravité des crimes économiques commis, les nigériens s’attendaient à des actions énergiques plutôt qu’à des formules incantatoires du genre : « l’instruction des dossiers va se poursuivre, de même que les inspections amorcées pendant la transition militaire ». Même en lui accordant le bénéfice du doute, le gouvernement n’indique aucun délai pour terminer ces opérations judiciaires, ni le sort réservé à la multitude de dossiers de crimes économiques laissés par les régimes précédents. Connaissant la lenteur qui caractérise la justice, il est fort à craindre que toutes ces affaires sulfureuses ne tombent sous le délai de prescription de 10 ans qui empêche, au delà de cette période, la poursuite des délinquants par les tribunaux. Du reste, cette torpeur de la Justice, explique en partie l’audace et la récidive des voleurs, alors qu’à une autre époque, ils n’auraient pas osé.

Comme pour encourager les bandits d’Etat à recommencer, presque toutes les personnes prises dans les mailles des filets de l’inspection générale de l’Etat et de la Commission de Lutte contre la Délinquance Economique ont regagné tranquillement leurs salons douillets après avoir été blanchies pour les uns, ou reversé au trésor national tout ou partie de l’argent volé pour les autres. Devant l’épilogue de ces affaires scabreuses, il est tentant pour tout cadre au contact avec la soupe de l’Etat de lécher ses doigts, au risque de ne pas paraître comme un idiot selon la satire populaire.

Depuis la divulgation par les médias de cette prédation des biens publics, on a comme l’impression d’une incapacité du gouvernement à taper fort pour mettre fin à la récréation et à l’impunité dont jouissent certains citoyens qui se croient au dessus des lois de la république. Pourtant, nombre de nos concitoyens ont cru que l’intraitable opposant Mahamadou Issoufou qui s’est posé en champion de la dénonciation des travers des régimes précédents allait rapidement prendre le taureau de la mal gouvernance par les cornes.

Aujourd’hui, » l’homme de parole » semble avoir perdu sa verve au contact des réalités du pouvoir. Au nom de la realpolitik, le lion de Dan Dadji d’habitude si bavard pour fustiger le pillage éhonté des maigres ressources de l’Etat est devenu subitement muet comme une carpe. Il est vrai que ce n’est pas avec des discours menaçants qu’on réussira à effrayer les voleurs. La preuve, c’est que certains détournements dévoilés par la presse ont été opérés sous la transition militaire pendant que le chef de la junte promettait presque de descendre le ciel sur la tête des malfrats. Souvenez-vous, lors d’une visite à la commission de moralisation, Salou Djibo a donné quitus aux services compétents pour épingler n’importe qui reconnu coupable de détournement des deniers publics.

« Dans le cadre de votre travail, vous n’avez pas d’Etat d’âme à gérer. Quelque soit la personne concernée, elle doit répondre de ses actes. Il n’y a donc pas de sélection de dossiers à faire…. Faites votre travail en toute liberté. Personne ne viendra vous inquiétez. E si quelqu’un tente de le faire, prévenez-moi. Ceux qui ont des grosses sommes à payer à l’Etat, et qui n’arrivent pas à le faire, saisissez leurs biens, vendez les, et mettez l’Etat dans ses droits. »

Et, comme au Niger, les décisions des autorités ont une courte espérance de vie, le même Salou ordonnera quelques semaines plus tard la suspension des auditions des candidats à la présidentielle ayant des dossiers à la Commission de Lutte contre la Délinquance Economique, au motif de ne pas gêner le déroulement de la campagne électorale. Conséquence, des gens dont la place est dans une prison sombre se retrouvent confortement assis au frais dans les hautes sphères de l’Etat et continuent à narguer les nigériens. Franchement, cela est inadmissible dans un Etat de droit. Au nom de quoi, des nigériens vont travailler dur pour que le fruit de leur labeur finisse frauduleusement dans les poches d’autres nigériens ?

Sans verser dans les règlements de compte institutionnalisés, le temps est venu de mettre fin à cette prévarication des finances publiques dont les conséquences sont dévastatrices pour le pays. En votant pour Issoufou, les nigériens pensaient avoir tourné la page des errements du passé. Or, la perpétuation des actes de mal gouvernance, si elle ne nous ramène en arrière, nous maintient dans le statu quo, et compromet tout programme de développement socio économique. Nous avons eu à prévenir Mahamadou Issoufou que la vraie bataille commence après l’investiture. Le moment est venu pour lui d’honorer le contrat qui le lie au peuple. En commençant par tenir sa promesse électorale de mettre fin à l’impunité, une aspiration forte de l’écrasante majorité des nigériens. Cet engagement de relever le défi de l’impunité, il l’a réitéré en face de la nation et du monde entier dans son discours d’investiture. Mieux, il a juré sur le Saint Coran « de ne jamais trahir ou travestir les aspirations du peuple ».

Les professions de foi du nouveau locataire du palais ont été reprises par le Premier ministre, M. Brigi Raffini qui affirme dans sa DPG présentée devant le parlement le 16 juin 2011 que son Gouvernement s’engage « à combattre, sans faiblesse, la corruption et le détournement des deniers publics ».

Ceux qui ont voté pour Issoufou pensaient avoir parié sur le bon cheval. Ce serait dommage s’il venait à décevoir les attentes des millions de nigériens. Pourtant, ce qu’il doit faire est tout simple. Pour stopper le pillage éhonté des ressources publiques, il n’y a pas mille solutions. Il faut faire un état des lieux de la nation, et appliquer la loi dans toute sa rigueur à toute personne reconnue coupable des crimes économiques. Pour commencer, il faut auditer la gestion de la transition militaire. Cet exercice permettra de tirer au clair toutes ces affaires grossières qui font les gros titres de la presse, et de dire aux Nigériens ce qu’il y avait dans le trésor public au moment de la passation du pouvoir entre lui et le Général Salou. Comme le dit un adage populaire, il ne faut pas s’asseoir dans la m... d’autrui.

L’audit de la gestion de la transition est plus que nécessaire, car il nous indiquera la situation de référence à partir de laquelle, on peut établir dans cinq ans le bilan de la gestion du pouvoir actuel. Nous fondons l’espoir que la demande citoyenne d’un audit de la gestion antérieure trouve un écho favorable auprès des nouvelles autorités d’autant plus que le Premier ministre a laissé entendre que son gouvernement n’exclut pas la possibilité de diligenter des audits partout où cela est nécessaire. La multiplication des révélations de détournement des deniers publics lui donnent l’occasion de passer de la parole aux actes. Quant à Mahamadou Issoufou, il doit prendre la mesure de l’indignation populaire et envoyer un message convaincant à ses concitoyens. Le printemps arabe nous enseigne qu’aucun peuple ne peut accepter l’injustice ad vitam aeternam.


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