Alternative Espaces Citoyens Niger
Levée d’immunités

Le Parlement sous haute tension

mercredi 14 mars 2012 par H B Tcherno

L’Assemblée Nationale est de nouveau sous les projecteurs de l’actualité. Depuis quelques jours, nos concitoyens ont les yeux rivés sur cette prestigieuse institution qui aura à examiner la demande de levée d’immunité d’au moins huit parlementaires accusés de malversations financières par le gouvernement.

Annoncée comme orageuse, la session ordinaire du parlement nigérien a ouvert ses travaux le 7 mars 2012 en présence des 113 députés que compte l’Hémicycle. Cette session dite des lois qui s’étalera sur trois mois risque d’être fatidique pour tous les élus qui trainent des casseroles bruyantes. En effet, en plus de l’examen de plusieurs projets de textes soumis par le Gouvernement, cette session aura surtout à discuter de la levée d’immunités parlementaires de huit députés accusés d’être trempés dans les détournements de fonds publics.

Pour rappel, les élus visés par la requête de l’Exécutif sont les Sieurs Albadé Abouba, Amadou Ali Djibo dit Max, Bassirou Ibo, Lamido Moumouni Harouna et Halidou Badjé pour l’Opposition politique ARN et les députés Ben Omar Mohamed et Hamani Harouna et Zakou Djibo alias Zakai pour la majorité présidentielle. Ce dernier est le seul dont la requête de levée de l’immunité a été demandée par le procureur. Pour les autres, la décision a été prise en Conseil des ministres pour des raisons faciles à deviner. D’ailleurs, à y regarder de prés, du côté de l’ARN, les députés concernés font partie des cavaliers les plus combatifs de l’écurie de l’Opposition. S’il est donc de bonne guerre que le Gouvernement cherche à les éliminer politiquement, on comprend aisément aussi la guérilla entamée par l’ARN pour protéger ses ténors. Le jeu de cache-cache pour soustraire l’intouchable Zakai des griffes de la justice a duré de longs mois pendant même que ses présumés complices ont été jetés manu militari en taule. Le richissime commerçant était tellement puissant que le ministre de la Justice a reconnu avoir délibérément bloqué la requête du parquet afin d’éviter l’éclatement de l’Alliance au pouvoir.

Aujourd’hui, le match risqué qui se joue à l’Hémicycle à l’occasion de la Session ordinaire n’est que le second round de la bataille à couteaux tirés que se livre pouvoir et opposition pour leur survie politique. Les positions tranchées sont telles que l’on craint un véritable désordre et des pugilats au sein de la représentation nationale au moment des débats sur les demandes de levée des immunités parlementaires. Les signes avant coureurs de la bagarre qui pourrait éclater entre les deux camps sont déjà là. Souvenez-vous le 7 mars dernier, quelques minutes seulement après leur entrée dans l’Hémicycle, les 30 députés de l’Opposition réunie au sein de l’Alliance pour la Réconciliation Nationale (ARN) ont levé les boucliers en boycottant la cérémonie d’ouverture de la Session. Motif de ce départ inattendu, la colère des élus de l’ARN face à l’indécision et la faiblesse du président Issoufou Mahamadou qui n’arrive pas à donner la suite attendue à l’arrêt N°5/12/CCT/MC du 15 février 2012 du Conseil Constitutionnel de Transition (CCT) relatif à l’attribution d’un marché public à un député commerçant membre du parti présidentiel.

Or, l’Opposition fort du communiqué du CCT précisant que « le non-respect tout comme la méconnaissance des dispositions constitutionnelles signifient purement et simplement leur violation » s’attend à ce que le chef de l’Etat renvoie du gouvernement les ministres incriminés.

Par rapport au débat sur la levée des immunités parlementaires, dans son discours qu’il n’a pu prononcer pour cause « d’extinction de voix », le président de l’Assemblée Nationale, a reconnu la délicatesse de la mission de son institution qui doit affronter le courroux d’une opinion publique de plus en plus exigeante en matière de redevabilité des comptes. Cependant, M. Hama Amadou a prévenu que le parlement traitera de cette question ô combien sensible « ni sous la menace ni sous le feu répété des offenses », mais dans le strict respect de son indépendance et de ses prérogatives. Libéré de l’étreinte de Zakou Djibo, le président du parlement a souhaité que « toutes les autres personnes quelles qu’elles soient citées dans les mêmes dossiers, puissent à l’initiative du gouvernement, être déférés également devant les tribunaux conformes à leurs statuts ».

On le voit, derrière les sourires de façade, c’est une ambiance de guerre qui règne entre les élus de deux blocs. La preuve a été donnée lors du vote de la résolution portant installation des comités ad’hoc chargés d’examiner les dossiers de levée de l’immunité parlementaire de huit députés. Comme il fallait s’y attendre, le groupe des députés de l’opposition a appelé ses membres à s’abstenir de prendre part au vote pour des raisons que son porte parole a expliqué dans un point de presse.

Dans ce face à face avec les journalistes, Abdoul Kadri Tidjani a dénoncé la tournure prise par le processus d’assainissement des finances publiques que le régime de la septième république est en train de transformer, selon lui, en intrigues politiciennes. Cette abstention de l’opposition n’a pas empêché les 85 députés de la Majorité à voter la résolution.

Le porte-parole des députés de l’ARN a saisi l’occasion de cette rencontre avec la presse pour fustiger la double face du régime qui tout en tenant un langage politiquement correct le jour, manœuvre la nuit pour obtenir la démission de son député impliqué dans le scandale de fausses factures afin d’empêcher tout débat public qui risquerait de dévoiler les vrais bénéficiaires de ce braconnage des finances publiques. Par ailleurs, le porte parole des députés de l’ARN a dénoncé la partialité de la « purification du temple de la démocratie » qui laisse certains gros poissons passer à travers les mailles du filet. L’allusion est claire. Elle vise le député Zakai qui a accepté de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après une résistance acharnée de plusieurs mois, le richissime homme d’affaires a décidé d’abandonner le combat contre la manifestation de la vérité. Dans la lettre qu’il a adressée au. Président de l’Assemblée Nationale, il a justifié sa démission « par le souci de consolider la démocratie, de calmer la situation politique tendue entre majorité et l’opposition, de ramener la sérénité dans le jeu démocratique nigérien ». Cette version n’est vraie qu’à moitié, car, personne n’est dupe pour avaler ces couleuvres. En vérité, il n’y a pas de quoi être fier. Celui-ci aurait vraisemblablement reçu des assurances qu’il ne séjournera pas en prison. Du reste, la liberté provisoire accordée soudainement aux agents du ministère de l’Economie et des Finances montre que le coup d’éclat du député Zakai a été décidé dans une officine politique. Mieux, après la destruction des preuves dans l’incendie du ministère de la Justice, Zakai peut jouer au Samourai dans le Zarmaganda, sans courir d’énormes risques.

La colère résultant de la protection en haut lieu dont bénéficie le Sieur Zakai n’est même pas retombée que l’on a appris que le Gouvernement a envoyé une demande de levée de l’immunité du député de l’Opposition Foukori Ibrahim. Cette demande qui vient d’être entérinée envenimera davantage l’atmosphère au sein de l’Hémicycle. Si l’intéressé semble se réjouir de cette nouvelle qui lui donnera dit –il l’occasion de se blanchir aux yeux de ses concitoyens, en revanche ses amis dénoncent une machination politique visant à mettre à genoux les parlementaires de l’Opposition qui lèvent la tête.

Comme pour lui couper l’herbe sous les pieds, les députés de l’ARN ont invité le Gouvernement à mener parallèlement à celle du parlement une opération de purification du « temple de l’exécutif » fortement souillé par la présence en son sein des violeurs attitrés de la constitution. Pour ce qui est des demandes de levée d’immunités parlementaires, les députés de l’ARN conscients de leur désavantage numérique ont promis de mener le combat en dehors de l’Hémicycle en saisissant la Justice qui leur a donné jusqu’ici satisfaction. En attendant disons que les travaux de cette Session ordinaire seront ponctués de chaudes empoignades, car les élus de l’opposition vendront chers leur peau.


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