Quand pouvoir et opposition entretiennent le suspense…
mercredi 5 septembre 2012 par H B Tcherno
« Si vis pacem, para bellum », autrement dit, « si tu veux la paix, prépare la guerre ». L’opposition politique nigérienne semble avoir bien compris le sens de cette citation latine, elle qui, dans une déclaration en date du 8 août 2012, a exprimé son indignation du refus du pouvoir exécutif de transmettre au Parlement les dossiers de malversations impliquant de gros bonnets de la mouvance présidentielle.
« La première session extraordinaire de l’Assemblée Nationale pour l’année 2012 vient de prendre fin. A la surprise générale et contre toute attente, les dossiers de mise en accusation de certaines personnalités n’ont pas été introduits par le gouvernement et ce, malgré les déclarations pompeuses dont a été abondamment abreuvée l’opinion publique ». Cette sortie fracassante de l’opposition n’a pas manqué de jeter une ombre sur les gouvernants, en particulier sur le premier magistrat qui avait promis la main sur le coran de mettre fin à la corruption et à l’impunité dont jouit une catégorie de Nigériens. Dans sa déclaration, l’ARN a rappelé que le gouvernement avait crié sur tous les toits qu’il allait inscrire lesdits dossiers à l’agenda de la prochaine session de l’Assemblée Nationale. Curieusement, la dite session ouvre et clôture ses travaux sans que le moindre dossier de mise en accusation n’arrive sur le bureau du président de cette institution. Aucune explication n’a été donnée sur cet état de fait. En l’absence de réaction officielle, chacun y va de son commentaire. Pour certains, l’Exécutif n’a pas jugé opportun de lâcher une patate chaude entre les mains des députés pour éviter des empoignades verbales et probablement des effets de manche dans le parlement. Dans certains milieux, on estime que la lenteur, si c’en est une, dans la transmission de ces dossiers explosifs à l’hémicycle équivaut à une dérobade du pouvoir qui ne voudrait manifestement pas d’un déballage public sur des sales affaires impliquant de grosses pointures de la majorité présidentielle. Suivez mon regard ! Cette volte face est la preuve qu’au plus haut sommet de l’Etat, on se sent mal à l’aise pour poursuivre la traque contre les délinquants de la République. Surtout quand on craint que les traces des suspects reviennent à la maison.
Or, il y a un dicton bien connu qui dit que « si tu ne sais pas attraper le voleur, alors lui, il saura le faire ». Dans le cas d’espèce, on ne connait pas qui de l’Opposition ARN (Alliance pour la réconciliation nationale) et de la majorité MRN (Mouvement pour la renaissance du Niger) est le voleur. En effet, dans les deux familles politiques qui se chamaillent, chacune a ses brebis galeuses. La similitude de pratiques malsaines est telle que lors du débat sur le vote de la motion de censure contre son gouvernement en avril 2012, le Premier ministre Brigi Rafini avait ironisé en disant aux députés de l’opposition de prendre garde à ce que le chasseur ne devienne la biche.
Qui a peur de l’assainissement ?
Cette lancinante question a tout son sens quand on sait que l’Opposition et le Pouvoir se renvoient la boule puante. Hier, c’était le président Issoufou qui accusait ses opposants de vouloir empêcher coûte que coûte l’opération d’assainissement des finances publiques à travers une tentative avortée d’assassinat.
« Le temps où certains considèrent les caisses du Trésor comme le coffre-fort personnel sont désormais révolus. C’est pour les traquer, de jour comme de nuit, que j’ai décidé de mettre en place la Haute autorité de lutte contre la corruption », a martelé le chef de l’Etat dans un message à la nation livré après 100 jours à la tête du pays. Aujourd’hui, c’est l’opposition qui jette la pierre dans la cour des gouvernants en les accusant de bloquer délibérément la machine mise en branle pour traquer les bandits en cols blancs qui essaiment l’administration publique. Cette accusation transparait clairement dans le texte de la motion de censure déposée il ya 4 mois pour faire tomber Brigi Rafini et son équipe pléthorique.
« Votre gouvernement se refuse obstinément à faire l’audit de la Transition dans le cadre de la politique d’assainissement et de moralisation de la gestion des biens et deniers publics sans doute pour préserver le deal qui vous lie à vos prédécesseurs », a assené l’opposition ARN. Début août, elle revient à la charge en réitérant son exigence d’un audit de la gestion de la transition des militaires et d’un état des lieux de la nation au démarrage de la 7ème République. Ce n’est pas la première fois que l’ARN lance un défi à la majorité à propos de ces dossiers. Déjà en mars 2012, les députés de l’opposition ont dénoncé la double face du régime qui, disent-ils, tient un langage politiquement correct le jour, et rase les murs la nuit afin d’empêcher tout débat public qui risquerait de dévoiler les vrais bénéficiaires du pillage des finances publiques.
Qui croire ?
Annoncée à grandes pompes, l’opération de lutte contre l’impunité et l’assainissement de la gestion des finances publiques semble au point mort. Pourtant, le père de la nation ne rate aucune occasion pour clamer sa détermination à nettoyer les écuries d’Augias. On se rappelle, lors son message à la nation du 3 août 2011, il avait réitéré son engagement de continuer la traque des indélicats nonobstant l’adversité qui se dresse devant lui. Plus d’un an après son investiture, la désillusion s’est installée dans les esprits. Et pour cause ! La rédemption promise ou pour utiliser l’expression du moment la renaissance n’est pas au rendez-vous. Hélas ! Ceux qui attendaient que le président Issoufou continue le combat contre les délinquants politiques dans sa fougue de départ se sont leurrés. Un lion ne lâche jamais sa proie, mais pas celui de Dan Daji. Au contact avec les délices du pouvoir, l’homme a quasiment oublié les engagements pris devant la nation. Les annonces qu’il continue à faire ressemblent plus à des opérations de séduction de l’opinion qu’à une volonté réelle de recherche de la manifestation de la vérité. Au rythme actuel du traitement des dossiers par les institutions anti corruption, il est à craindre que la traque contre les voleurs de la République n’ait jamais lieu. Au grand dam de l’écrasante majorité de Nigériens qui a ras le bol de ce jeu de ping-pong entre politiciens qui veulent se soustraire à la justice alors que ceux qui commettent de larcins croupissent en prison.
Le refus du gouvernement de transmettre comme annoncé à la représentation nationale les dossiers de mise en accusation de certaines personnalités signifierait-il que la chasse aux indélicats est terminée ? En attendant la réponse à cette question, retenons que depuis la levée de l’immunité d’une dizaine de députés accusés d’être trempés dans des malversations financières, la machine judiciaire semble totalement grippée sans que l’on sache véritablement le problème. Pendant que l’on s’interrogeait sur la lenteur du traitement judiciaire des dossiers, le temple de Thémis est victime d’un incendie non encore élucidé.
Dans le même temps, les révélations de scandales politico financiers se sont multipliées dans la presse. Aujourd’hui, il est difficile de faire le décompte du nombre exact de dossiers de détournement de deniers publics portés à la connaissance des autorités politiques directement ou par le biais des institutions de lutte contre la corruption. Si le premier magistrat ne fait rien pour que la justice coince les coupables, alors il aura manqué à son serment d’instaurer une nouvelle gouvernance politique et économique, de défendre l’intérêt général dans la forêt des intérêts particuliers. A l’allure où vont les choses, on risque d’assister à un renversement de situation où le moralisateur devient celui qui est moralisé. Il faut dire que dans la compétition médiatique pour gagner la bataille de l’opinion, le président en exercice part avec un net désavantage. D’abord, les Nigériens ont le don de vite oublier, sinon de pardonner aux anciens dirigeants leur forfaiture. Ensuite, sa cote de popularité a été très tôt écornée par son refus d’un audit de la gestion de la transition militaire de Salou Djibo dont assez d’indices concourent à dire qu’elle a été chaotique pour le pays.
Après la trêve estivale, la rentrée parlementaire s’annonce chaude. En effet, si l’ARN est sincère dans sa volonté de faire la lumière sur les affaires sales de la République, il faut s’attendre à ce que lors de la session budgétaire d’octobre, « ses députés » fassent du traitement définitif de ces dossiers de mise en accusation un préalable à leur participation aux travaux.
