Alternative Espaces Citoyens Niger
Le csrd a l’epreuve du pouvoir :

Quelle transition pour quelle démocratie ?

vendredi 2 avril 2010 par Souley Adji

Avec l’arrestation des dignitaires de l’ancien régime et la quasi militarisation des postes civils de commandement, à la surprise générale, la junte vient de poser une nouvelle brique dans l’optique claironnée de la restauration de la démocratie. Un communiqué officiel sous forme de mise en garde pleine de menaces sur la liberté d’opinion et d’expression, d’association et d’aller et venir, avait déjà précédé cette vaste opération policière. Sa particularité est qu’il avait été lu non par le trop civil porte-parole du gouvernement, mais par le ministre de l’Intérieur, dont on sait qu’il est membre des forces de défense et de sécurité (FDS). La sentence était sèche : « Tout acte, toute opinion de nature à perturber la tranquillité et le bon ordre public seront à compter de ce jour punis conformément aux lois et règlements de la République ».

Il s’agit donc d’un tournant majeur dans la conduite de la Transition laissant entrevoir, d’une part que les membres civils du gouvernement jouent davantage un rôle de représentation et de conseil consultatif que de véritable instance délibératoire, la réalité de la décision se logeant entre les mains des hiérarques militaires et paramilitaires, d’autre part que, un régime d’exception, même pudiquement appelé de transition, ne peut se marier avec l’exercice de la liberté, en particulier la liberté de presse, d’expression et de pensée. Il aura donc fallu cinq (5) semaines à la junte pour comprendre cette évidence ; raison pour laquelle elle tente aujourd’hui de freiner des quatre fers cette manie qu’ont les Nigériens, depuis qu’ils ont « goûté » à la démocratie, d’oser avoir une opinion ou une pensée et de la partager avec tout le monde via les médias au lieu de la garder pour eux-mêmes. Le problème, dirait-elle, est que les médias vont jusqu’à leur permettre de débattre publiquement de leurs points de vue en leur ouvrant leurs micros ou les colonnes de leurs journaux sous couvert d’apporter leur contribution au débat. Mais, le régime bonapartiste antérieur n’avait lui-même pu interdire cette libération de la parole, nonobstant les multiples incarcérations des acteurs civiques et médiatiques. Du reste, les médias savent généralement jusqu’où ils peuvent aller, dès lors même qu’ils s’interdisent déjà d’exciter les sentiments ethno-régionalistes et religieux.

LE MALAISE

En l’occurrence, il s’agit de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : sous le couvert, même légitime, de lutter contre la subversion, supposée ou réelle, faudrait t-il tendre à bâillonner les libertés publiques et individuelles, empêcher aux citoyens d’avoir une opinion ou une réflexion sur les modalités de la gouvernance de la Transition ?

Faudrait-il passer outre les procédures judiciaires normales, piétiner les droits de la défense des prévenus de justice en empêchant aux avocats de faire leur métier si tant est que l’on a explicitement mis en avant « les lois et règlements de la république » ? En apparence, un grand malaise couvre la transition politique, comme si la junte n’était pas encore sûre d’avoir totalement conquis le pouvoir. L’incarcération des ténors du défunt régime préfigure probablement l’avènement d’une ère de raidissement du pouvoir, au cours de laquelle, nul ne sera à l’abri, toute calomnie ou médisance suffisant à priver les citoyens, les politiques en particulier, de leurs droits.

Unanimement attendus sur le dossier de l’assainissement financier, les magnats tandjapartistes ont dû être les premiers surpris d’apprendre qu’ils ont déjà le vertigo et qu’en cela, ils s’apprêteraient à mettre à feu et à sang le pays. Le premier grief aurait certainement été plus crédible et populaire tandis que le second laisse perplexe. En attendant que la justice reprenne effectivement ses droits, l’on peut penser que cette opération spectaculaire peut aussi être destinée à prévenir les partis membres de l’ex-Opposition sur le caractère audacieux et impopulaire des mesures que le CSRD entendrait prendre en dernière instance. Toute contestation ou levée de boucliers de leur part recevrait alors le même traitement que celui administré à des barons qui viennent même de perdre le pouvoir : frapper le mort pour effrayer les vivants, dit la sagesse africaine. En ce sens, tous les partis seraient donc logés à la même enseigne, parce que tous comptables, même à des degrés divers, comme l’avait déjà proclamé le chef de l’Etat. Dans cette hypothèse, les « faucons » ou adeptes de la ligne dure auraient peut-être enfin réussi à convaincre les « colombes » de la justesse du scénario de la disqualification notamment, déjà en l’air dans certains milieux politiques.

FIN DE PARTIE

Car, il faut se rendre à l‘évidence : les salamalecs avec la classe politique relèvent désormais du passé, tout comme à avènement du Conseil de réconciliation nationale (CRN) de Wanké, la lune de miel n’avait duré que deux petits mois : on se souvient en effet dès la mi-juin, lors d’une rencontre à la Villa verte avec les leaders politiques, Daouda M. Wanké avait lancé la menace suivante : « désormais, tout parti, tout individu, qui par ses actes ou par ses propos, entravera le processus de réconciliation, sera disqualifié pour les prochaines élections. » Evitant tout échange de points de vue, mais cultivant plutôt un message à sens unique, la junte avait alors donné quarante huit heures chrono à la classe politique pour qu’elle s’accorde sur un projet constitutionnel.

La mise en garde du ministre de l’Intérieur actuel ne parait donc pas fortuite, mais semble participer plutôt d’une logique de dénégation, visant, en apparence, à s’émanciper de toute la classe politique, les acteurs étant toujours, grosso modo, les mêmes qu’en 1999, qu’il s’agisse des gradés militaires ou des élites civiles. A cette époque, un média de la place avait alors écrit : « force est de constater qu’après une période de flirt de deux mois, les rapports entre la classe politique et la junte militaire ont pris une nouvelle tournure, marquée apparemment par la volonté de cette dernière à vouloir tout régenter. D’où cet ultimatum, qui ridiculise davantage les politiciens nigériens, engueulés comme des enfants par ceux-là mêmes auxquels, ils ont pourtant apporté leur soutien dans le cadre de la transition politique ». Manifestement, on ne se refait pas !

La nouvelle ordonnance 2010-07 portant attributions, composition et fonctionnement du Conseil consultatif est ainsi un chef-d’œuvre de mimétisme des dispositions draconiennes prises naguère par le CRN à la veille du débat politique sur les textes. Il va sans dire que la junte entend sans doute et cherchera, de fait, à s’ériger en faiseur de roi, dont le profil-type serait probablement aux antipodes des traits de personnalité et d’idéologie de nombre de compétiteurs politiques actuels.

Au regard d’une part de l’idéologie de réconciliation nationale mise en avant par la junte, et d’autre part de l’incrimination par son chef de la responsabilité de la classe politique dans son ensemble dans le déficit démocratique, il y a tout lieu de croire en effet que la probabilité reste faible que le CSRD intronise aveuglément un des ténors présidentiables en vue. Selon Jackson et Rosberg, dans ce genre de succession politique, les intrigues et manœuvres du directoire politique décisionnel déterminent largement la configuration du paysage politique dans la mesure où elles peuvent porter aussi bien sur le contenu et la portée des textes produits par le Conseil consultatif que sur les états de service des acteurs politiques ainsi que le type d’idéologie dominant dans la société.

La tenue enfin annoncée du Conseil consultatif et l’orientation des débats ne manqueront assurément pas d’édifier les citoyens sur la qualité de la transition politique, mais surtout sur celle des rapports entre élites politiques civiles et militaires. Il serait certes fort étonnant, qu’au bout du compte, on prenne les mêmes pour recommencer, mais du choix souverain du peuple doit impérativement dépendre le futur Président de la République ! Ayant solennellement pris l’engagement de respecter sa parole de transférer le pouvoir au peuple le moment venu, le chef d’escadron Djibo Salou, chef de l’Etat, imbu de fortes valeurs militaires, veillera certainement à ce que prioritairement l’unité nationale et la paix sociale soient toujours préservées.


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