La Banque mondiale préconise un ajustement démographique
jeudi 24 novembre 2005 par Moussa Tchangari
A l’horizon 2050, le Niger sera le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest, après le Nigeria, avec une population de 53 millions d’habitants. La population du pays, estimée à 10 790 352 habitants au 1er juin 2001, sera multipliée par cinq en moins de 50 ans. Près de la moitié de cette population est âgée de moins de 15 ans, et l’indice synthétique de fécondité (ISF) s’établit aujourd’hui à huit (8) enfants par femme. Ces informations émanent d’un rapport d’étude de la Banque mondiale, publié en mars dernier, à l’occasion de deux séminaires de vulgarisation à l’intention des médias et des membres du gouvernement. Le défi est d’autant plus énorme, selon la Banque mondiale, que les ressources du pays ne couvrent pas actuellement les besoins fondamentaux de sa population.
Ainsi, il ressort de ce rapport que seulement 47% de la population bénéficient d’un accès facile aux services de santé, la plupart des Nigériens se situant à plus de 5 km d’un centre de santé. La situation est d’autant plus dramatique que les experts de la Banque mondiale reconnaissent eux-mêmes que " les capacités d’achat de médicaments de la population sont limitées, du fait du recouvrement des coûts dans les centres de santé ". En outre, ils affirment que " la faible disponibilité des médicaments dans les pharmacies et d’autres problèmes restreignent l’utilisation des services de santé", avant de souligner que le ratio de médecins pour la population totale est de 1 médecin pour 47 531 habitants, alors que la norme recommandée par l’OMS est de 1 médecin pour 10 000 habitants.
Dans le domaine de l’alimentation, le rapport souligne que le Niger enregistre un déficit tendanciel en céréales de l’ordre de 400 000 tonnes métriques par an, soit près de 15% des besoins courants. Selon les experts de la Banque mondiale, qui passent sous silence les mauvaises politiques que celle-ci impose en matière agricole, " ce déficit s’explique par la baisse de la productivité de l’agriculture résultant de la croissance trop rapide de la population, de la pauvreté des sols, de l’insuffisance et de l’irrégularité des pluies et de la dégradation de l’environnement ". Cette explication ne mentionne ni la suppression des subventions agricoles, ni le démantèlement des structures d’appui au monde rural (UNC, CNCA, SONARA, etc), ni l’imposition aux paysans des cultures de rente, comme autant de décisions politiques ayant contribué à compromettre la sécurité alimentaire de la population.
Outre les domaines clés de la santé et de l’alimentation, le rapport met l’accent aussi sur les défis énormes que poserait la croissance démographique dans le secteur de l’éducation. A ce niveau, il souligne que " l’objectif fondamental de la scolarisation universelle des garçons et des filles paraît très difficile à réaliser" ; d’autant que les effectifs d’enfants âgés de 6 à 12 ans passeront de 2,2 millions en 2000 à 5 millions en 2020, alors qu’à l’heure actuelle déjà moins d’un tiers (1/3) des enfants vont à l’école. Cette explication des experts de la Banque mondiale ne prend pas en compte, là également, l’impact négatif des choix qu’ils ont eux-mêmes dictés en matière de politique éducative. Seul le facteur démographique semble constituer un défi à leurs yeux, alors que le problème de fond découle avant tout des restrictions budgétaires préconisées dans le cadre de l’ajustement structurel.
Après la publication du rapport de la Banque mondiale, les autorités nigériennes, qui en sont à l’initiative, semblent disposées à suivre les directives anti-natalistes de cette institution. En réponse aux critiques de cette dernière, qui estime que les résultats de la politique nationale de population (PNP) ne sont pas satisfaisants et déplore que l’importance de la variable démographique ait été largement sous-estimée dans la stratégie de réduction de la pauvreté (SRP), elles se sont engagées à prendre des mesures urgentes pour maîtriser la croissance démographique. Dans son discours d’inauguration du séminaire gouvernemental, tenu le 31 mars dernier, autour du thème " Nourrir, éduquer et soigner tous les Nigériens : la démographie en perspective ", le Premier ministre Hama Amadou a déclaré qu’il est " convaincu de la nécessité d’entreprendre dès à présent, c’est-à-dire sans aucun délai supplémentaire, des actions courageuses en vue de parvenir à une maîtrise de la croissance démographique, compatibles avec les objectifs de réduction de la pauvreté et les objectifs du millénaire pour le développement ".
Mais, le plus grand défi pour le gouvernement sera de braver la résistance de certains segments de la société déjà choqués par le ton apocalyptique avec lequel la Banque mondiale cherche à promouvoir une politique anti-nataliste au Niger ; car, comme le souligne le rapport, les choix dans ce domaine sont " délicats et tributaires des dimensions culturelles, sociétales et religieuses du pays ". D’ores et déjà, on a pu mesurer l’ampleur du rejet par les populations de toute approche malthusienne des problèmes de développement, à l’occasion de la polémique née autour du vaccin anti-poliomyélite, soupçonné au Nigeria de contenir des produits pouvant rendre les enfants stériles. Le rejet de cette approche n’est pas seulement le fait de certains groupes religieux qualifiés de fondamentalistes, il émane également d’autres segments de la société civile qui, à juste titre, refusent que la croissance démographique serve de justification au désastre causé par les politiques néo-libérales imposées par les institutions de Bretton Woods.
S’il est vrai que la croissance démographique comporte effectivement d’énormes défis face auxquels l’Etat nigérien semble totalement désarmé, il n’en demeure pas moins que son impuissance vient avant tout du fait qu’il consacre l’essentiel de ses ressources au paiement de sa dette extérieure. Le stock de cette dette est évalué à 1122 milliards de francs CFA, duquel il faut déduire les 80 milliards annulés récemment par le Club de Paris. Le Niger assure chaque année, en dépit de son admission à l’initiative PPTE, un service de dette atteignant 34,114 milliards de francs CFA. Ce qui constitue un lourd fardeau pour un pays aussi démuni et où les problèmes sociaux ont tendance à prendre l’ampleur d’une véritable catastrophe. Il va sans dire que l’annulation totale de la dette extérieure pourrait éviter au pays de devoir ajuster sa population, après avoir sacrifié le bien-être général sur l’autel du rétablissement des grands équilibres macro-économiques. Le cynisme de la Banque mondiale laisse perplexe : la croissance démographique doit être ajustée à la croissance économique ; comme s’il n’est pas possible d’accroître les ressources du pays pour répondre aux besoins de sa population.
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