Alternative Espaces Citoyens Niger
Accord sur une hausse des salaires

Une supercherie avalisée par les leaders syndicaux

mercredi 15 février 2012 par H B Tcherno

Les fiches de paie des agents de l’administration publique, para publique, et privée vont connaître des majorations dans les jours et mois à venir. L’annonce a été faite le 8 février 2012 par le gouvernement nigérien à l’issue de plusieurs rounds de pourparlers avec les principales centrales syndicales du pays. En réalité, cette augmentation n’est que de la poudre aux yeux, car le budget 2012 contient une panoplie de mesures anti sociales qui plombent dangereusement le pouvoir d’achat des travailleurs.

Après 5 mois d’intenses négociations, le gouvernement et les centrales syndicales regroupées au sein de l’Intersyndicale des Travailleurs du Niger (ITN) sont parvenus à un accord qui prévoit que les agents de l’Etat relevant du statut général de la fonction publique vont bénéficier d’une hausse de salaires avec un effet rétroactif sur le mois de janvier 2012. Les fourchettes de ces augmentations sont de 5% pour les fonctionnaires de la catégorie A, 8% pour ceux de la catégorie B et 10 % pour les catégories C et D et les auxiliaires.

L’accord envisage aussi une majoration de 10% des pécules des contractuels et une revalorisation des pensions des fonctionnaires affiliés au Fonds National des Retraites. Pour les premiers, il s’agit tout simplement de l’application des conclusions du protocole d’accord signé en décembre 2011 avec leurs organisations syndicales. Dans son élan de « générosité », le pouvoir n’a pas oublié les travailleurs des secteurs parapublic et privé. Il projette d’organiser avant la fin du mois de février, une concertation avec les organisations des employeurs pour examiner la possibilité d’augmenter les traitements de leurs employés.

En plus de cette augmentation, le protocole d’accord renferme plusieurs points contenus dans la plateforme revendicative des syndicats à la base de l’ouverture en septembre 2011 des négociations entre le gouvernement et l’intersyndicale des travailleurs. On peut citer l’abattement de 20% du taux de l’impôt unique sur les traitements et salaires (IUTS), la réforme judiciaire au niveau du tribunal du travail, la généralisation de la mise en place des comités de santé et de sécurité au travail, la révision de la convention collective interprofessionnelle, le projet de mise en place de la Caisse des Retraites du Niger (CARENI), etc. Sur tous ces points, le gouvernement a marqué son accord, et pris des engagements fermes d’accélérer leur concrétisation. Relativement au point sur l’allocation d’une prime de chômage à tous les jeunes diplômés en chômage et aux travailleurs licenciés, les deux parties ont décidé de poursuivre la réflexion.

Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé à établir un chronogramme de recrutement des contractuels jusqu’à épuisement de l’effectif. A titre de rappel, en 2011, il a déjà recruté 6672 d’entre eux dans les différents corps de l’administration publique. Toujours sur ce registre, le Gouvernement a informé l’ITN du processus de révision du Statut Général de la Fonction Publique. L’Assemblée nationale aura à examiner le projet de texte dés sa session ordinaire du mois de mars prochain. Pour alléger les souffrances des citoyens en proie à la cherté de la vie, le gouvernement a également consenti une révision à la baisse des tarifs d’eau et d’électricité. Ainsi, en ce qui concerne l’eau, la réduction concerne la tranche sociale de 0 à 10 m3 qui va enregistrer un abattement de 5%, ce qui fera passer le prix du m3 de 133 F.CFA à 127 F.CFA, soit une réduction de 6 F.CFA. Les montants des frais de location des compteurs de diamètre 15 et 20 vont enregistrer un abaissement de 20% ; tandis que les montants des avances sur consommation versés par les abonnés avant la mise en service des branchements pour les compteurs de diamètre 15 vont connaître une diminution de 63% et ceux de diamètre 20 mm un rabais de 61 %.

Pour ce qui est de l’électricité, il est envisagé la création d’une tranche sociale pour les abonnés ayant des compteurs de 3 KW et dont la consommation se situe entre 0 et 50 KWh. Pour cette tranche, le prix du KWh passera de 79,25 F à 59,45 F CFA, soit une réduction de 19, 8%. Tout en prenant acte de cette promesse, l’intersyndicale a invité le Gouvernement a créé les conditions de la réduction des coûts des branchements d’eau et d’électricité. Notons que le prix moyen d’un branchement privé non subventionné est estimé à environ 98 000fcfa ; ce qui est particulièrement lourd pour un ménage ordinaire dont le revenu annuel tourne autour de 140 000fcfa.

Comme à l’accoutumée, les parties signataires ont décidé de mettre en place un comité tripartite de suivi de l’application des dispositions du protocole d’accord. Prenant la parole à cette occasion, le ministre de la Justice a assuré que le Gouvernement respectera ses engagements dans le cadre de cet accord. La question qui vient à l’esprit est celle de savoir si la volonté des autorités politiques ne va pas butter, une fois de plus, sur la roche du FMI qui avait déjà intimé l’ordre au gouvernement de réviser ses prévisions budgétaires pour 2012.

Ces augmentations coûteront assurément des milliards à l’Etat. Où le Gouvernement va-t-il trouver ce pactole ? Pour une fois, on admettra que les langues fourchues se demandent de quelles marges de manœuvres dispose un gouvernement d’un Etat souverain qui a été contraint récemment par le FMI à revoir son budget à la baisse en contractant les dépenses sociales jugées non rentables, pour tenir cette promesse étonnante ?

Mais, laissons pour le moment, ce débat pour nous intéresser aux points le plus médiatisés du protocole d’accord c’est-à-dire, l’augmentation des salaires et la réduction des tarifs d’eau et d’électricité pour dire qu’ils sont diversement appréciés par nos concitoyens. Du côté des officiels, on pense que le gouvernement de la septième république a réalisé une grande prouesse en consentant une hausse des salaires des fonctionnaires, et un abattement des tranches sociales d’eau et d’électricité. Pour la présidente du comité interministériel, Mme Fatouma Zara, et le porte parole du Gouvernement, l’Etat a consenti des efforts importants pour satisfaire les revendications de l’intersyndicale. Ce sentiment est partagé par les leaders syndicaux qui ont exhibé ce protocole d’accord comme un trophée de guerre. Dans ce contexte de perte de la capacité de mobilisation des centrales, les responsables syndicaux rêvaient d’une occasion qui puisse non seulement les remettre en scelle, mais aussi leur permettre de retrouver une crédibilité écornée par des soupçons de corruption et de connivence avec les leaders de partis politiques au pouvoir, une attitude qui nous rappelle la triste époque du syndicalisme de participation responsable.

Quoique disent les leaders syndicaux et les officiels, cette augmentation est loin d’être un acte de générosité des gouvernants. Et pour cause ! D’abord, ce sont les travailleurs qui produisent les richesses nationales au centre de la bataille à mort que se livrent les élites politiques. En augmentant leurs fiches de paie, on ne fait que leur rendre justice. Ensuite, ce relèvement des niveaux des salaires des agents de l’Etat s’imposait eu égard aux augmentations opérées dans plusieurs secteurs avec la signature d’une multitude des statuts particuliers. Aujourd’hui, plusieurs catégories socio professionnelles ont contraint les gouvernements successifs à leur accorder des statuts particuliers au point où, il est légitime de se demander, si le statut général de la fonction publique a encore sa raison d’être. Les agents de la santé sont les derniers à avoir bénéficié d’une grille salariale spéciale. Avant eux, les douaniers, les magistrats, les enseignants chercheurs avaient obtenu des statuts particuliers. L’augmentation des salaires n’a pas concerné que les agents de l’administration publique. Sous le régime de la transition militaire de Salou Djibo, le gouvernement a rehaussé les pécules et indemnités des forces de défense et de sécurité. Imbus de l’adage qui dit qu’ « on n’est mieux servi que par soi même », les députés de la septième république ont augmenté leur traitement de 1,3 à 1,6 million de F.CFA. Pour les bénéficiaires de ce protocole d’accord, il ne s’agit donc que d’un début de rattrapage salarial.

En soi, le principe de l’augmentation des salaires est une bonne chose. Mais que vaut-elle réellement dans un contexte de renchérissement des produits de consommation courante et d’insécurité alimentaire qui menace environ 9 millions de personnes ? Il n’est pas besoin d’être un devin pour savoir que cette bonification de salaires n’est qu’une supercherie avalisée par des responsables syndicaux ayant renoncé à la lutte depuis belle lurette. Dans la réalité, cette augmentation ne changera guère le quotidien des travailleurs, car elle n’est pas indexée au prix des produits de première nécessité. Rappelons que le budget 2012 renferme une panoplie de mesures anti sociales qui renchérissent davantage le pouvoir d’achat des citoyens déjà fortement érodée par l’inflation des prix de produits de première nécessité.

Avant même l’avènement de la septième République, les tarifs d’eau potable ont connu plusieurs augmentations sans que la qualité du service de desserte n’ait été assurée. Entre 2001 et 2008, le prix moyen hors taxes du m³ d’eau a enregistré une hausse de 32%, passant de 198,09fcfa à 262,35fcfa ; alors que les revenus salariaux des travailleurs n’ont enregistré aucune progression significative au cours de la même période. La situation est telle que depuis 2001, année de la privatisation du secteur, les consommateurs sont devenus des véritables vaches à lait qui doivent supporter les salaires mirobolants des expatriés et opérateurs privés qui ont pris le contrôle de la société de distribution d’eau (SEEN). A titre d’exemple, en 2006, les autorités ont ramené unilatéralement le seuil de consommation de la tranche sociale de 15 m³ à 10 m³ ; alors que les coûts du seuil précédent étaient déjà difficilement supportables pour les ménages pauvres ayant un compteur commun. La consommation cumulée de ces ménages est généralement supérieure au seuil maximum de la tranche sociale ; et dans certains cas, elle atteint même le seuil de 70 m³ à partir duquel un usager est classé dans la catégorie des grands consommateurs. Il est évident que cette politique tarifaire pénalise les ménages urbains pauvres qui, faute d’un branchement privé, achètent l’eau auprès des gérants de bornes fontaines ou des revendeurs ambulants. En plus de payer des factures salées, les usagers doivent supporter des conditions d’hygiène pas toujours potables. A des nuances près, cette analyse est valable pour la fourniture de l’énergie électrique qui est devenue un casse tête pour les abonnés de la Société Nigérienne d’Electricité (Nigelec).

Dés lors, on comprend aisément l’insatisfaction de la majorité silencieuse des travailleurs par rapport à ce protocole d’accord. Tout comme la profonde déception de nos concitoyens qui s’attendaient à une redistribution équitable des retombées de l’exploitation pétrolière. Il est facile de saisir le contraste entre une hausse vertigineuse des charges de l’Etat due à la pléthore de conseillers, chargés de mission et autres institutions budgétivores d’une part, et le caractère dérisoire des hausses affectant les bas revenus. Première structure syndicale à exprimer son amertume, la coordination nationale des contractuels de l’éducation. Demain, ce sera peut être le tour du SNEN, après demain celui d’un autre syndicat. Connaissant la mauvaise foi qui habite nos autorités, quant au respect de leurs engagements, nous ne prévoyons pas une longue espérance de vie à ce protocole d’accord qui a été obtenu par les responsables syndicaux, sans aucun sacrifice, ni mérite, si ce n’est leurs accointances avec les princes du moment.

Du reste, cette augmentation des salaires et les mesures de tarification sociale d’eau et d’électricité ne concernent qu’une poignée de nos concitoyens vivant dans les centres urbains. Les niveaux de salaires actuels dans la fonction publique sont tellement bas qu’une aussi faible augmentation qui cible les points indiciaires ne changera rien au quotidien des fonctionnaires. Pour les auxiliaires, la situation est encore des plus préoccupantes. En effet, un manœuvre, ou un gardien, qui perçoit un salaire de base de 28 347 fcfa n’enregistrera qu’une augmentation de 2 834 fcfa. Autant dire qu’il n’est pas au bout de ses peines.

En définitive, ce protocole d’accord n’est que de la poudre aux yeux destinée à redorer l’image d’un régime ternie par son incapacité à tenir ses nombreuses promesses électorales : mettre fin à la corruption au sommet de l’Etat et dans les hautes sphères de l’administration publique, assurer une éducation gratuite et obligatoire à tous les enfants jusqu’à l’âge de 16 ans, offrir annuellement cinquante mille emplois aux jeunes, etc. A supposer même que le gouvernement soit de bonne foi et mette en application les dispositions de l’accord, les règles du libéralisme sauvage en vigueur au Niger pourraient faire très vite ravaler leur joie aux fonctionnaires. En effet, il faut s’attendre à ce que les commerçants véreux augmentent les prix de consommation courante déjà hors de portée pour les petits salaires. Dans le même temps, les tarifs de location de maisons en ville pourraient connaître une hausse inattendue. Pour toutes ces raisons, Il n’y a vraiment pas de quoi jubiler.


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