Lors d’une gigantesque Assemblée Générale organisée le 20 Février 2013, à la Maison des jeunes Djado Sekou de Niamey pour battre le rappel de ses troupes, les leaders du Cadre Permanent de Réflexion et d’Action des syndicats des enseignants du Niger (CPRASE) ont annoncé le durcissement du mouvement de débrayages dans les établissements publics avec la menace d’une grève de deux (2) semaines, le boycott des tâches administratives et le blocage des notes des élèves. La décision de radicaliser le mouvement de grogne a été prise par les militants après la répression sauvage de la marche pacifique des enseignants contractuels pour dénoncer le manque de parole, pour ne pas dire le mensonge des autorités politiques. Pour rappel, la brutalité des forces de l’ordre s’est soldée par plusieurs blessés et l’interpellation d’un leader syndical relâché le même jour. La hargne des flics était telle que même les journalistes présents sur les lieux de la manifestation pour faire leur travail d’information du public ont été passés à tabac. « Nous allons leur donner une réponse proportionnelle à leur provocation ; nous utiliserons tous les moyens légaux pour faire aboutir nos légitimes revendications", a déclaré sous le coup de la colère, M. Halidou Mounkaila, membre du directoire du collectif des syndicats des enseignants contractuels.
Depuis la rentrée scolaire, le CPRASE et le gouvernement sont à couteaux tirés. Le premier reproche au second de ne pas tenir les engagements pris après la signature en Avril 2012 d’un protocole d’accord censé ramener la quiétude dans les établissements d’enseignement public. Soulignons que les grèves à répétition observées par les enseignants contractuels visent à appuyer leurs perpétuelles revendications relatives au paiement des rappels de salaires des enseignants recrutés en 2011, à la question des régimes indemnitaires et celle de la gestion de la carrière des contractuels qui, disons le, représentent près de 80 % du corps enseignant.
Avant de décider de l’organisation de la marche pacifique stoppée à coups de matraques et de détonation de gaz lacrymogène, les enseignants contractuels avaient déjà observé un arrêt de travail de 72 heures, sans que le gouvernement ne daigne les rappeler à la table de négociation. Pourtant, l’appel à la grève du CPRASE a été très suivi au niveau national, car la majorité des écoles publiques sont restées portes closes. Le hic, c’est que le gouvernement ne prend pas très au sérieux ce qui se passe. Il use de la politique de l’autruche comme pour mieux cacher la réalité de son échec à redonner à l’école nigérienne ses lettres de noblesses, une promesse phare du Président de la République, Mahamadou Issoufou.
Autrement, on ne comprend guère l’attitude du gouvernement qui après avoir signé un accord fait volte-face en disant qu’il ne peut honorer ses engagements avec les contractuels parce que « le niveau actuel de la masse salariale dépasse largement les critères de convergence de l’UEMOA et les exigences des partenaires techniques et financiers, en matière de ration Masse salariale/Ressources internes. L’Etat du Niger est à 48 % alors que le plafond souhaité est de 35 % de ressources internes ». Un argument qui sonne comme une insulte à l’intelligence des milliers d’enseignants contractuels qui rétorquent que le même Gouvernement a accordé des primes et indemnités à d’autres catégories de travailleurs, comme les magistrats et les médecins. Mieux, les pauvres enseignants ont en mémoire l’empressement avec lequel, le pouvoir a décidé d’autoriser le déblocage du trésor public d’environ 2 milliards de F.CFA pour la participation de l’équipe nationale de football à la CAN 2012 pour la prestation que l’on sait. Ils ont souvenance aussi de la diligence avec laquelle, le gouvernement a mis la main à la caisse pour sortir xxx millions de F.CFA pour appuyer l’organisation du FIMA.
Les militants du CPRASE savent également qu’en réalité le gonflement de la masse salariale est liée à la pléthore des conseillers et chargés de mission des responsables des institutions de la république dont certains ne sont d’aucune utilité pour le pays, en dehors de celle de fidéliser une clientèle politique et d’assurer la popote à de petits malins qui ont décidé de ne pas travailler depuis l’avènement de la démocratie. Consciente qu’à l’heure de rendre des comptes, tout pourrait lui être mis sur le dos, la ministre de l’éducation cherche des soutiens. Ainsi, le 21 février, elle a rencontrée quelques organisations de la société civile active dans le domaine de l’éducation. Dans son discours introductif, elle a tentée d’apaiser la colère des enseignants contractuels en avouant « comprendre la justesse de leurs revendications ». Seulement, ajoute t-elle, la situation de trésorerie de l’Etat ne lui permet pas de satisfaire les revendications formulées par le CPRASE notamment le paiement d’indemnités de transport dont le montant est estimé à 3,5 millions de FCFA.
Alors que les enseignants contractuels et le gouvernement peinent à accorder leurs violons, voilà que les scolaires menacent de tout gâter en guise de protestation contre l’assassinat d’un lycéen à Gaya par les forces de sécurité lors à l’occasion des échauffourées avec les conducteurs de taxi motos. Avant la décision du gouvernement de fermer les classes en raison de la tenue du championnat national de lutte traditionnelle, les élèves de la capitale n’ont eu de cesse de bloquer les artères principales de la capitale en érigeant des barricades et en brûlant des pneus.
Inquiet par la tournure que prend le déroulement de l’année scolaire, l’association nationale des parents d’élèves et d’étudiants (ANPEE) est sorti de son mutisme en invitant le gouvernement a accordé plus d’attention aux revendications des enseignants contractuels. En effet, les mouvements de grèves en cours dans les écoles publiques sont très angoissants, car ils jettent un sérieux doute sur le bon déroulement de l’année scolaire. Si on peut comprendre l’aspiration des enseignants contractuels à la justice sociale et à la dignité en dépit du fait que leur mouvement de grèves fasse planer le spectre d’une année blanche pour les élèves des établissements publics ; en revanche, on a de la peine à accepter la gestion étrange de la crise du système éducatif par les gouvernants.
Aujourd’hui, c’est une lapalissade de dire que l’école est acadabra. Presque chaque jour, les enfants errent dans les rues au moment où, ils devraient être devant un tableau noir. Conséquence, les élèves ne savent plus lire, ni compter. Au fil des ans, l’école publique est devenue une fabrique de …crétins. En atteste le niveau pitoyable des étudiants dans nos Universités et Instituts supérieurs et pire encore l’absence notoire de ressources humaines qualifiées dans l’administration publique. Le constat est terrible, mais n’émeut visiblement pas les autorités dont les enfants sont inscrits dans des prestigieuses écoles privées ici ou à l’étranger pour les plus grands.
Du reste, la prolifération des établissements privés traduit la défiance grandissante pour l’enseignement public et renforce le stéréotype selon lequel le privé prodiguerait une meilleure éducation aux élèves. On oublie que les premières écoles privées au Niger ont ouvert leurs portes pour accueillir les renvoyés des établissements publics pour insuffisance de travail ou indiscipline caractérisée. Aujourd’hui, la tendance est à l’inversion des choses. Tirons la sonnette d’alarme tout en se disant les quatre vérités. Oui, la crise globale est là. Les Etats peinent à mobiliser des ressources pour la réalisation des OMD, pour faire face à leurs fonctions régaliennes. Cela personne ne peut le nier. Sauf que, les mêmes Etats ont montré que l’argent existe quand il s’agit de sauver des banques en faillite, de financer des guerres, ou d’autres dépenses fantaisistes.
Pour ce qui est du Niger, nous savons que les arguments invoqués de manque de ressources budgétaires sont des faux fuyants. La mise à mort lente de l’école publique et la marchandisation du système éducatif à laquelle nous assistons à été sciemment programmée et exécutée froidement par nos dirigeants sous l’instigation des institutions financières internationales (IFI). Comment en est-on arrivé là ? Depuis le débat de Zinder en 1982 qui a décidé de la fermeture des internats, une véritable croisade a été engagée avec pour objectif de démanteler le service public de l’éducation. Pour commencer, des programmes drastiques de réforme de l’enseignement ont été élaborés avec pour conséquences immédiates, l’amenuisement du budget alloué au secteur, la précarisation de la fonction enseignante, la clochardisation des élèves et étudiants. Les recettes néolibérales des IFI ont ouvert le boulevard de la marchandisation de l’éducation avec l’adoption en 1998 d’une loi dite d’orientation du système éducatif (LOSEN) qui institue le partage des coûts entre les parents d’élèves et l’Etat. Par la suite, un enchainement de mauvaises intentions, de lâchetés cumulées et de calculs intéressés ont fini par avoir raison de notre système éducatif qui va désormais à vau l’eau.
Aujourd’hui, les conséquences du chaos qui règne dans les écoles publiques de notre pays sont incalculables. A travers cette crise ouverte du système éducatif qui oppose le gouvernement au collectif des syndicats des enseignants contractuels, c’est l’avenir du pays qui se joue dans une indifférence quasi générale. A moins d’une prise de conscience collective qui conduise rapidement à un sursaut patriotique, il vaut mieux alors demander à Mahamadou Issoufou de prononcer l’oraison funèbre de l’école publique à travers un message à la nation. En attendant, la demande de trêve sociale du Premier ministre est tombée dans les oreilles des sourds.
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