Alternative Espaces Citoyens Niger
Conférence-débat

Lever le voile sur l’émigration en donnant la parole aux migrants

vendredi 29 novembre 2013

« Narratives migrantes, rêves et revers ! ». C’est le thème d’une conférence débat animée le 27 novembre 2013 par le père Mauro Armanio, éminent défenseur de la cause des migrants.

L’objectif visé à travers cette rencontre d’échanges, c’est d’essayer de comprendre, au-delà des drames répétitifs, l’histoire qui se cache derrière chaque migrant. Pour le représentant de l’Eglise, les images des bateaux de migrants arraisonnés, des migrants acharnés sur des grillages ou encore des blessés, véhiculés par les médias, ne reflètent pas la réalité de la migration. Selon lui, ce n’est que la partie visible de l’iceberg véhiculée sous cette forme à dessein. Derrière ces images choquantes se cachent un message politique. Voilà pourquoi, poursuit le père Mauro, « nous avons tenté de démanteler les mythes et les mensonges en ce qui concerne la migration en tentant d’expliquer cette fascination des migrants pour les frontières. Frontières derrière lesquelles il y a toujours l’espérance d’un futur différent ». Cette fascination, selon le père Mauro, « est soutenue par les chaines migratoires, entretenues par les réseaux des amis, des familles ou tout simplement par le désir de se réaliser individuellement ».

Après une introduction liminaire, la parole a été donnée à trois (3) migrants installés depuis quelques années à Niamey grâce à un appui de l’Eglise catholique. Dans leurs interventions, ces invités spéciaux, les ’’Invisibles’’ comme il aime les appeler, c’est-à-dire, ceux qu’on ne voit pas, ceux qu’on prend, qu’on ramasse et qu’on déporte, sans que personne ne le sache, ont levé un pan du voile sur leur vie de migrants.

NB : les noms des migrants ont été sciemment changés par la rédaction

Le premier intervenant, M. Bertrand, de nationalité camerounaise a raconté avec forces détails comment il s’est retrouvé malade, loin de chez lui, de ses proches, sans aucune assistance.

Le second intervenant, M. Franklin, d’origine libérienne, a expliqué comment, il a quitté son pays pour fuir la guerre après avoir perdu ses parents. Arrivé au Maghreb, au moment de sauter dans une embarcation de fortune, il n’a pas eu le courage de faire le pas décisif pour rejoindre le continent qu’il a toujours considéré comme étant un eldorado. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé enfermer dans le piège d’un voyage sans retour, c’est-à-dire, celui de l’impossibilité « ni d’aller de l’avant, ni de faire marche arrière ».

Enfin, le troisième intervenant, Melle Juliette d’origine togolaise, qui, dans le périple qui l’a conduit de son village à Niamey, a été confrontée à la précarité et à la prostitution.

Reprenant la parole, le Père Mauro a conclu qu’il s’agit de trois témoignages qui relatent trois histoires différentes, trois parcours distincts dans une tentative de trouver des ressources pour changer sa vie et donner un sens à cette émigration.

Témoignages de parcours

Bernard, originaire du Cameroun, est arrivé au Niger après… cinq (5) ans de route.

« Je suis parti de mon pays après avoir perdu mon père »

« C’est avec beaucoup d’émotion que je prends le micro ce soir. Du coup, je ne peux m’empêcher de pleurer, car je me demande si ceux qui nous écoutent ou regardent les images de migrants sur les écrans de télévision comprennent les motivations de cette putain d’aventure. Pour relater une partie de mon histoire, je dirais que je suis parti de mon pays il y a 5 ans. Pourquoi je suis parti ? J’ai perdu mon père il y a 14 ans. Il a laissé un héritage qui a provoqué la discorde au sein de la famille dont je suis le cadet. Devant le manque de soutien financier pour poursuivre les études, j’ai dû donc arrêter en classe de 3ème. Cette année là, ma tante m’a proposée de rejoindre un oncle en Autriche dans le cadre d’une politique de regroupement familial. J’avais opposé un refus catégorique. Mon ambition était de monter un projet de bananes plantains. Trois ans après, j’ai dû déchanter. Ni l’Etat, ni aucun membre de ma famille n’ont daigné m’apporter le moindre appui pour la mise en œuvre de mon projet.

Devant cette déception, j’ai décidé d’aller ailleurs dans l’espoir de trouver des moyens nécessaires à la concrétisation de mon projet. J’avais au départ une modique somme de 30.000 FCFA. Le chemin que j’ai choisi m’a conduit tour à tour au Nigeria et au Benin. Le trajet n’a pas été facile. J’avais honte de mendier comme le font la plupart des migrants. Alors, j’ai opté pour des entretiens discrets pour expliquer à mes interlocuteurs que tout ce que je voulais, c’est partir, partir, partir… Après le Bénin, je suis allé au Burkina Faso. Dans ce pays, j’ai survécu en faisant un faux business de vente de savon liquide. Je gagnais 1000 FCFA par bidon. Je rends grâce à Dieu d’avoir quitté ce pays sans connaitre la prison. Durant mon séjour, j’ai appris qu’on pouvait se rendre facilement en Algérie en passant par le Mali. Quelques jours après, je me retrouve à Bamako où j’ai continué à pratiquer le même business. Un jour, j’ai été approché par des gens au nombre desquels un policier pour une affaire de trafic de faux passeports au profit de ressortissants camerounais. J’ai vite mordu à l’hameçon. Dans ce trafic, il y a des semaines où je gagnais 1,5 millions de Fcfa. Avec ma nouvelle situation, j’ai sombré dans l’alcool pendant très longtemps à cause du chagrin. Tout ce que je gagnais, je m’enivrais seulement avec.

Puis un jour, j’ai eu le déclic de me poser la question suivante : pourquoi détruis-tu ta vie ? C’est ainsi que m’est venue l’idée de poursuivre ma route. Avec une carte d’identité malienne obtenue à 30.000 FCFA, je pars pour Nouakchott, puis Nouadhibou, ville de départ pour l’Espagne. Quand j’ai vu les épaves de pirogues au port, une voix venant de mon for intérieur me dit : « tu es trop intelligent pour faire cette connerie ! ». Un matin, je suis allé voir le curé de la ville, pour lui dire que je voulais rentrer au Cameroun. Originaire du Nigeria, il a été très surpris par ma décision de faire marche arrière. Il a tenté de me convaincre de rester un peu avec lui, en me donnant 8.000 Ouguiyas, l’équivalent de 16.000 FCFA. Après un mois en Mauritanie, je rentre au Sénégal avec l’intention de réaliser mon rêve de bâtir quelque chose. Arrivé dans ce pays, je déchire et jette à la mer ma fausse carte d’identité malienne. Je voulais être moi-même !

La première chose que j’ai faite, c’est d’aller voir l’ambassadeur qui a immédiatement voulu me convaincre de retourner au pays. Il m’a même donné 10.000 Francs pour des photos devant servir à l’établissement d’un laissez-passer. Je lui explique qu’il est hors de question pour moi de retourner au pays, car les gens se moqueront de moi, en disant que je n’ai pas de cœur, que je ne suis pas un homme.

A Dakar, j’ai essayé plein de petits métiers. Mais l’échec et l’escroquerie sont toujours au rendez-vous. Je reviens au Mali où, après une halte, je décide de partir pour le Niger en décembre 2012. C’est le début de ma rencontre avec un homme formidable. Je préfère me lever pour parler du père Mauro. Vous savez, la dernière fois que je suis intervenu, c’était au Centre culturel français. Après, le père Mauro m’a dit de ne pas parler de lui, mais de parler de moi. Mais ce serait injuste pour moi. A chaque occasion, je ne manquerai pas de relater l’accueil humain que m’a réservé l’intéressé à la cathédrale de Niamey. A mon arrivée, je me suis vite endormi sur la chaise dans la salle d’attente. A mon réveil, on m’a invité à rentrer dans un bureau, celui dit-on du père Jésus. La première chose qu’il a faite, c’est de me donner un sachet d’eau bien glacée ! Je lui ai alors montré ma carte consulaire et je lui ai expliqué que je voulais me rendre en Algérie.

À un moment, le père Mauro avait ri parce que je lui avais dis que je n’avais pas trop menti dans mon aventure. Il a alors tenté de me dissuadé en m’expliquant que là-bas, mes frères souffraient beaucoup. De toute évidence, l’important, c’était de dormir. J’ai dormi dans la salle d’à côté, et le lendemain, je me suis lavé, et j’ai eu mon kit d’hygiène. C’est ce jour là que j’ai décidé de faire un virage à 180°. Voilà donc ce qui m’a fait rester.

Le plus difficile dans mon aventure, c’est que j’ai été opéré suite à une hernie. En fait, il se trouvait que j’ai monté un projet que le Père a financé. Par la suite, vu que ce projet n’a pas marché, j’ai essayé de travailler sur le chantier de construction de l’échangeur. C’est à ce moment là que l’hernie que j’ai eu au Sénégal s’est développée. Je me suis alors retrouvé à l’hôpital où on devait m’opérer tandis que le Père n’était pas là.

Vous savez, se retrouver loin de chez soi, c’est une chose, mais se retrouver loin de chez soi et être malade en est une autre, mais aller jusqu’à être opéré…, ça fait si mal. J’ai beaucoup pleuré et une fois de plus, le Père m’a beaucoup réconforté. J’étais à l’hôpital, seul, avec Jean-Marc, un camerounais que nous avons eu la chance de recevoir ici. Je respecte beaucoup ce que les uns et les autres font pour les migrants…. »

Témoignages de parcours

« J’ai fui la guerre dans mon pays », affirme Francisco Mathieu

« Je viens du Liberia. J’ai fui la guerre qui ravageait mon pays. Cette guerre a emportée plusieurs membres de ma famille dont mon père et ma mère. Après cette tragédie, j’ai décidé de quitter le pays afin de construire ma vie ailleurs. Mes étapes m’ont conduit successivement en Guinée, au Mali, et au Niger. Arrivé à Niamey, j’ai continué à Arlit, avant de gagner l’Algérie et le Maroc. A Rabat, je devais prendre le bateau pour l’Espagne. Mais, lorsque j’ai vu l’état du bateau, et au vu du tarif élevé, environ 1500 dollars US pour la traversée de la Méditerranée, je n’ai pas eu le courage d’embarquer.

J’ai décidé de rester au Maroc où je suis tombé très malade. Après quelques années, j’ai quitté pour l’Algérie où je suis resté 5 ans avant de revenir au Niger. Entre temps, j’ai essayé de jouer au football mais le problème de pièces d’état civil s’est posé ; et comme je n’avais pas de passeport, encore moins de visa, j’ai été arrêté pendant 6 mois, puis déporté au Niger. Par la suite, je suis tombé malade. C’est là que j’ai rencontré le Père Mauro qui m’a envoyé à l’Hôpital. Malheureusement, pendant le trajet entre la cathédrale et l’hôpital, j’ai été arrêté par la police et transféré dans les locaux du service de l’immigration. Après, j’ai été reconduit à la frontière avec le Burkina Faso. Par chance, j’ai été ramené à Niamey, où j’ai poursuivi mes soins grâce toujours au Père Mauro.

Témoignages de parcours

« Des problèmes familiaux m’ont poussée à partir », affirme Judith Logossah

« Je m’appelle Judith et je suis togolaise. Je ne peux pas tout expliquer ici. Toutefois, je vous avoue que ce sont des problèmes familiaux qui m’ont poussée à quitter mon pays et à venir au Niger. Pourquoi j’ai quitté mon pays ? J’ai perdu ma maman très tôt et j’ai du quitter mon père pour aller chercher ma pitance ailleurs. J’ai suivi les gros camions de transport de marchandises pour arriver ici. Avant de quitter, j’ai averti une de mes tantes vivant à Niamey que je venais pour chercher du travail. La route a été difficile, mais j’ai eu la chance de rencontrer un chauffeur qui a été gentil et correct avec moi.

Arrivée à Niamey, j’ai un peu séjourné chez ma tante avant de trouver un travail de « bonne » qui me faisait gagner 500F.CFA par jour. Avec cette somme dérisoire, je ne pouvais manger qu’une fois dans la journée, vers 16-17 heures. C’était si difficile que j’ai dû abandonner ce travail. J’ai demandé à ma tante de me trouver un travail dans un bar. Malheureusement, la pénibilité du travail est identique. Il faut travailler de 17 h30 jusqu’à 1 H, souvent 2 H du matin pour gagner 500 F.CFA. Avec ce salaire, vous comprenez bien pourquoi certaines filles s’adonnent à la prostitution. Je crois que la plupart n’ont pas d’autre choix pour avoir les moyens de faire face au loyer, aux factures d’eau et d’électricité. Parfois, quand une bouteille est brisée pendant le service, c’est la serveuse qui doit rembourser. Si on enlève l’argent d’une bière dans les 500, il ne reste plus rien. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’entre-nous tombent dans la débauche et attrapent des maladies. Si j’étais tombée dans ce piège, aujourd’hui, je serais entourée d’enfants qui ne connaissent pas leurs pères. C’est pour cette raison que j’ai résisté à cette envie de gagner de l’argent de cette façon, et je me suis refugiée dans les prières afin que Dieu me vienne en aide dans la recherche d’un travail décent ou d’un mari responsable. Dans la vie, on a coutume de dire qu’il faut toujours faire du bien. C’est ainsi qu’à un certain moment, j’avais pris l’habitude de préparer à manger pour un togolais que je connaissais, qui a été pris en prison. Il était avec des libériens qui ont été pris en tentant de traverser le Niger. Alors un jour, l’un des libériens m’a donné l’adresse du Père Mauro à la cathédrale de Niamey. Il a même pris le soin de préciser, « si tu oublies le nom que je te donne, demande le père qui ressemble à Jésus Christ ».

J’ai rencontré le Père Mauro et je lui ai remis la commission. C’est alors qu’il me demanda ce que moi-même je fais dans la vie. Je lui ai expliqué. Nous avons échangé les contacts téléphoniques, et il m’a demandé d’aller réfléchir à ce que je voulais faire, concrètement. Je lui ai dis tout simplement que je voulais apprendre un métier. C’est ainsi que j’ai été inscrite à une formation de couturière au foyer Clair Logis, au sein de la cathédrale.

Retenez que grâce à l’aide du Père, je suis un peu sortie de la souffrance, et je suis persuadée d’en sortir définitivement à la fin de ma formation.

Transcription : Assane Saidou


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 510950

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Alternative Espaces Citoyens  Suivre la vie du site Actualités   ?

Site réalisé avec SPIP 1.9.2c + ALTERNATIVES

Creative Commons License