Areva achète un avion au Président Issoufou “pour l’honneur du Niger”
vendredi 14 décembre 2012 par Hassane Boukar
A en croire les services de la présidence, le "Mont Baguezam" est vieux et « ne pourra plus voler à compter du 1er janvier 2013 ». Il est donc normal de vouloir le changer. Selon le représentant de la présidence qui est allé défendre ce dossier devant la Commission des affaires générales et institutionnelles du parlement, il faut acheter un avion au président de la République, pour "l’honneur de ce pays".
Le plus troublant de cette histoire d’avion présidentiel, est le fait que ce soit Areva qui paie la grosse part de la facture. Pourquoi ? Cet argent que donne Areva, est-ce un crédit ou un don ? S’il s’agit d’un cadeau, quelle est alors la contrepartie qu’attend Areva, puisqu’ « on ne fait rien pour rien » ? Pour tout le symbole que représente cette société, outil de domination de la France envers ses anciennes colonies, on ne peut aujourd’hui vouloir la blanchir à travers des actes de ce type. Areva symbolise avant tout un instrument de la politique coloniale française en Afrique. Elle s’est installée dans ce pays à la suite d’accords entre la colonie du Niger et la métropole française. Les premières ententes sur l’exploitation de l’uranium entre le Niger et la France sont inscrits dans les accords de défense de 1961. Pendant un demi siècle, Areva a agi au Niger comme en « territoire conquis », au sens militaire du terme. Cette société a grandi dans le monde, en se nourrissant du sang du peuple nigérien, martyrisé. La première chose qu’on devait demander à Areva, c’est de payer pour son crime au Nord Niger. Si Areva payait une rémunération juste, ne serait que pour les 100.000 tonnes d’uranium exploités des années 70 à 2006, un Président de la République n’aurait pas à demander à un tiers, et encore moins à Areva, de lui payer un avion ; il le financerait sur fonds propres de l’Etat du Niger.
Quand le gouvernement a annoncé en Conseil de ministres le 24 octobre 2012, que « le partenariat dans l’exploitation de l’uranium est très déséquilibré en défaveur du Niger et ce, depuis 41 ans d’exploitation de ce minerai. Ce déséquilibre est corroboré par le fait que les recettes tirées de l’uranium représentent 5 % des recettes du budget national, alors même que le Niger passe dans l’opinion nationale et internationale, comme un des producteurs phares de ce minerai de part le monde, et y tirant conséquemment des ressources importantes. Ce postulat a priori logique est pourtant loin de la réalité », l’opinion a positivement réagi. Et la raison est toute simple. Cela fait des décennies, que le peuple nigérien se plaint de l’exploitation de l’uranium et d’Areva. En voyant le conseil des ministres faire siennes ces critiques, une partie de l’opinion a cru à juste titre que le moment est venu où le gouvernement va demander à Areva de payer le juste prix. En lieu et place de cela, le Président négocie un avion. Autant dire qu’Issoufou met la barre très bas. Même son prédécesseur critiqué et critiquable pour son aventure "tazartchiste", semble avoir faire mieux sur ce chapitre. Dans un éditorial en date du 6 août 2007, le journal français le monde écrivait (1) « A sa façon, moins brutale que celles du président vénézuélien Hugo Chavez ou du Russe, Vladimir Poutine, saisis par le « nationalisme pétrolier », le président nigérien agit à l’image des dirigeants des pays producteurs de pétrole et de gaz. Il tente de mieux contrôler une richesse de plus en plus convoitée avec tous les risques que cela comporte dans un pays dépourvu de tout. Qui pourrait le reprocher au chef de l’État le plus pauvre de la planète ? ». Le Niger venait alors d’expulser un des responsables d’Areva, Dominique Pin et obtiendra par la suite un petit plus sur le prix du kg d’uranium.
Aujourd’hui on semble plutôt loin de ce scénario. A ce rythme, nos rapports avec Areva risquent d’être à l’image de celle d’ELF et Sassou N’guesso ou Omar Bongo. Elle rappelle les rapports trop obscurs et nauséabonds que développent certaines firmes françaises (Bolloré, Elf …) avec certains Palais présidentiels sur le continent. Ces sociétés françaises pénètrent souvent au Palais sur des rendez-vous négociés par les cellules africaines de Paris, ou leurs multiples relais ; multiplient les cadeaux, financent et valident les élections puis transforment nos pays en DOM-Tom. C’est ainsi que naissent et se développent ces relations françafricaines, où les relations personnelles se substituent à celles d’État à État ; où les attentes du peuple sont monnayées contre des ballons de baudruches. On a souvent demandé à tout nouveau locataire de l’Élysée, s’il allait mettre fin à la Françafrique ; il faut aussi apprendre à demander aux chefs d’États africains, s’ils veulent que la Françafrique prenne fin.
(1) Cité par Jean-Pierre BEJOT La Dépêche Diplomatique, novembre 2012
Hassane Boukar
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